Anne-Charlotte Berthomiet

Je la hais. Je ne sais pas comment j’en suis arrivée là mais c’est bien de la haine pure. Froide et presque détachée de son objet. Ce sentiment je l’ai longtemps combattu ou du moins tenté de l’apprivoiser. Mon moi rationnel et poli, mon moi social-démocrate s’adressaient à mon moi sauvage en soulignant tout ce que cette personne pouvait avoir comme bons côtés, ses probables traumatismes personnels. Cela a marché un temps, d’autant plus que j’avais mis le maximum de distance entre elle et moi.

Il a suffi, par un simple jeu de réorganisation d’organigramme, que nous nous retrouvions dans le même service à quelques portes l’une de l’autre et, surtout, contraintes de travailler régulièrement ensemble pour que, telle une flamme étouffée qui retrouve de l’oxygène, tout explose.

Maintenant que je lui ai lâché la bride, cette haine prospère. Au début, je la ressentais, la décrivais, comme une tumeur qui insidieusement colonisait les organes l’entourant. Mais cette comparaison était bien trop péjorative. Car cette détestation, c’est aussi une formidable source d’énergie. Quand je relâche mon propre jugement petit bourgeois, je l’apprécie, je la goûte, je la savoure. Elle me réchauffe, me fait me sentir vivante et étrangement apaisée. Comme l’amour, la haine vous nourrit. Cela sonne comme un cliché mais maintenant que je le vis je le ressens dans toutes mes tripes.

Anne-Charlotte Berthomiet. Elle s’appelle Anne-Charlotte Berthomiet. Elle est en charge de la division achat de l’entreprise où je dirige le service juridique. Nous avons sensiblement le même âge et un parcours de bonnes élèves ayant choisi d’investir un milieu professionnel peu ouvert aux femmes. Le BTP. Une vie familiale classique. Mariées, 2 enfants en primaire. 

Que nous ne nous entendions pas n’était pas étonnant. Trop de points communs apparents. Et une attitude face à la vie diamétralement opposée. Elle redoutait. Je laissais venir. Elle soupçonnait. Je faisais confiance. Elle affrontait la difficulté bille en tête. J’esquivais tant que je pouvais. Elle donnait tout pour son travail. Je n’y voyais qu’un gagne pain.

Tout cela aurait pu faire le lit d’une détestation ordinaire, d’une relation faite de sourires froids et de pensées méprisantes. Mais il y a eu un moment de cristallisation. Une étincelle qui a déclenché l’incendie. 

En janvier dernier, j’ai accueilli une stagiaire de 3ème. La fille d’une amie de mon frère. Un service rendu pour quelqu’un que j’appréciais. La semaine où le stage était programmé ne pouvait pas plus mal tomber pour moi. Une nouvelle directive européenne venait d’être adoptée et les règles d’importation de nos fournitures en étaient bouleversées. J’allais devoir pondre en urgence des notes juridiques et me plonger dans le droit européen. Avec, dans les pattes, cette gamine que j’allais devoir occuper.

Le vendredi avant son arrivée, dans la salle de pause où je buvais un café, j’en parlais à mes collègues, leur demandant s’ils ne pouvaient pas m’en décharger quelques heures la semaine suivante en lui confiant un tâche quelconque. Comme je m’y attendais, un silence de mort accueillit ma demande. Puis, à mon grand étonnement, Anne-Charlotte Berthomiet me proposa de la prendre 2 jours sur les 5 dans son service.

Je ne pense pas qu’elle l’avait fait en ayant à l’esprit ce qui allait se passer. C’était sans doute simplement plus fort qu’elle. 

La petite, Eléane, était charmante. Timide mais avec une volonté de bien faire touchante. Curieuse et futée également. Et elle me regardait avec des grands yeux plein d’admiration. Le mercredi soir lorsque je l’ai accompagnée dans le bureau d’Anne-Charlotte Berthomiet pour la lui confier les 2 derniers jours de son stage, je l’ai presque regretté. J’allais devoir faire mes photocopies toute seule et aller chercher mon café moi-même.

Le jeudi, j’ai à peine aperçu Eléane. Elle est passée deux ou trois fois devant mon bureau mais semblait trop occupée pour s’arrêter discuter. Le soir on s’est croisées alors que je partais mais elle m’a juste souri et s’est dépêchée de retourner dans le bureau d’ Anne-Charlotte Berthomiet .

Le lendemain c’était le dernier jour de la semaine et de son stage et j’avais tellement bien avancé dans mes dossiers que j’ai décidé de reprendre la petite avec moi. J’avais envoyé un mail pour avertir Anne-Charlotte  dès 7h30 du matin depuis chez moi mais à 11 h je n’avais toujours pas de réponse et pas d’Eléane en vue. Je suis donc allée dans le bureau d’Anne-Charlotte Berthomiet pour récupérer ma stagiaire. Quand je suis arrivée, elles étaient toutes les deux plongées dans leur travail. Un tableau touchant. La petite s’était installée sur une table d’appoint à quelques dizaines de centimètre d’Anne-Charlotte et était absorbée par le classement de fiches.

J’ai toussoté et elles ont toutes les deux relevé la tête. Anne-Charlotte Berthomiet m’a regardé longuement avant de prendre la parole, laissant le silence s’installer comme elle sait si bien faire.

Ah Marianne, j’allais répondre à ton mail justement. Merci de ta proposition mais j’ai encore besoin d’Eléane. Elle préfère remplir la mission que je lui ai confiée plutôt que faire tes photocopies…

Eléane semblait gênée et rougit. Je n’ai pas voulu la mettre en porte à faux. Cette femme l’avait manipulée. Elle ne perdait rien pour attendre.

Un peu avant midi je suis allée aux toilettes. Pendant que j’étais dans une cabine quelqu’un est entré et a commencé à se laver les mains. Un téléphone a sonné et une conversation s’est engagée. C’était la petite. J’ai compris que son interlocutrice devait être une de ses copines de collège.

Oui c’est mon dernier jour. Je suis trop deg’ que ce soit déjà fini ! J’adore travailler dans les bureaux… Oui super bien ! Surtout depuis hier. Anne-Charlotte elle m’a demandé de réunir des factures et de faire un tableau de classement… Ma maîtresse de stage, elle est gentille mais bon elle m’a juste donné à faire des photocopies et elle a passé son temps soit à parler à des copines au téléphone en disant qu’elle était débordée, soit à commander des choses sur Internet. Elle croyait que je la voyais pas…  Mme Berthomiet, elle c’est une vraie bosseuse ! 

J’attendis que la punaise eût fini sa conversation et reparte avant de sortir de la cabine. 

J’avais appelé quelques amies c’est vrai, mais pas plus que 4 ou 5 par jour. Et sur Vente Privée il y avait des affaires incroyables cette semaine là. Mais quelle petite punaise ! La  Berthomiet l’avait formatée.

En fin d’après midi, lorsqu’Eléane vint me voir pour me faire remplir et signer son bilan de stage, je vis qu’Anne-Charlotte Berthomiet avait joint un post-it où  elle chantait les louanges de sa nouvelle protégée. Je félicitais celle-ci bien sûr. Puis lui demandais d’aller me photocopier un ou deux articles pendant que je remplissais son évaluation. 

Elle laissa son sac à dos Eastpack sur la chaise, le petit agneau. J’avais envisagé d’y glisser mon i phone et de la faire contrôler par les vigiles de l’entrée mais je ne suis pas un monstre. Je me contentais d’ouvrir son yop et de le coucher sur le côté.

L’évaluation ne me prît que quelques minutes. D’abord les croix. Très satisfaisant / Satisfaisant / Moyennement satisfaisant / Insuffisant. Je ne suis pas un monstre.  Je ne cochais aucun “insuffisant”. Du “moyennement satisfaisant” partout. Et le commentaire que j’avais poli tout l’après midi me vint naturellement sous la plume.

“Eléane a été présente pendant la totalité de son stage. Elle gagnerait à écouter les conseils des adultes et à moins soupirer quand on lui confie une tâche. Une meilleure hygiène personnelle doit également être observée à l’avenir”. 

Quand elle revint et que je lui tendis l’évaluation, elle n’osa pas la lire devant moi. Je lui souhaitais une très bon week-end et lui dis que puisqu’elle avait passé une bonne partie de son stage avec Mme Berthomiet, j’étais allée lui faire valider mon évaluation.  

Voici donc comment ma guerre personnelle avec Anne-Charlotte Berthomiet commença.

Tous les jours quand nous nous croisons dans le couloir ou dans la salle de pause, je lui souris. La complimente sur sa bonne mine ou sur sa dernière réussite professionnelle. Elle me sourit en retour avec son air calme et serein. Qu’elle en profite tant qu’elle peut. 

Depuis son balcon

Depuis son balcon, il surplombait un petit parc. Lorsque la température le permettait, il aimait s’installer sur l’avancée couverte pour échapper au studio sombre qu’il ne quittait que rarement. En cette saison, il attendait la fin de matinée, une fois le soleil caché par l’immeuble d’à côté. Assis sur une chaise de rotin, les pieds appuyés contre le garde corps, ses boissons à portée de main, il contemplait ce coin de verdure et surtout, ses visiteurs.

Et il les interpelait ou commentait à haute voix leurs faits et gestes. C’était comme être face à un écran de télévision, sauf que vous pouviez vous adresser aux personnages. Les faire rire ou sursauter, les choquer, les perturber, les chasser…

Les bières fraîches qu’il conservait dans une glacière à ses pieds lui permettaient de profiter à plein de ce passe temps. Dans son état normal, il n’était qu’un homme vieillissant et renfermé dont le peu de contact avec les autres avait réduit à peau de chagrin des aptitudes sociales déjà peu développées à l’origine. Mais l’effet Kronenbourg, comme il l’appelait, faisait des miracles.

A partir de la moitié de sa deuxième canette et jusqu’à la fin de la troisième, il faisait montre, trouvait-il, d’un humour élégant et subtil. C’est dans ce laps de temps qu’il arrivait à faire rire les dames promenant leurs caniches, les écoliers sur le chemin de l’école ou les salariés se dirigeant vers l’arrêt de tramway.

Vers la fin de sa troisième bière commençait la phase qu’il qualifiait lui-même de “période Bigard”. De légèreté et d’élégance, il faisait table rase. Le lendemain, au réveil, il rougissait au souvenir des saillies qu’il avait lancé alors par delà la balustrade. Les cibles de ces mots d’humour, en bas dans le parc, affectaient le plus souvent de ne pas l’entendre et le laissaient s’égosiller.  

Ensuite, vers la cinquième canette, c’était le temps du repentir et des gémissements. La honte, la mélancolie l’envahissaient. Et il se mettait à deviser sur la solitude, l’injustice du destin, l’humanité qui courait à sa perte. Sur sa mère qui n’était plus, sa famille indifférente, son fils ingrat et ses voisins insupportables. Et puis il parlait souvent de Marie. Sa femme. Cette Jézebel. L’amour de sa vie. Cette traîtresse. Cet ange magnifique. Ce démon immonde. 

Et puis quand il ouvrait la sixième canette, c’était le début de la fin. Surtout pour ses voisins. Il chantait. Il avait toujours eu une mémoire et une oreille musicale défaillantes.  Donc quand il reprenait quelques tubes des années 1980, du Sardou ou du Gold principalement, c’était un massacre. Les Lacs du Connemarra se transformait en un bassin d’orage maronnasse, Capitaine abandonné en un naufrage absolu, les Femmes des années 1980 se mélangeaient avec la femme libérée de Cookie Dingler.

Lentement, le chant se faisait moins puissant, les pauses se multipliaient et peu à peu  il s’endormait. C’est la chute de la canette qui se répandait sur ses charentaises qui le réveillait. 

C’était le début de la soirée et le parc était à nouveau calme. Malgré son mal de tête et sa bouche pâteuse, il vivait alors un moment de calme et de sérénité. Il pensait à la petitesse de l’homme par rapport à l’Univers, à la définition du temps dans la théorie quantique, au réchauffement climatique qui menaçait les passereaux qui s’ébattaient sous ses yeux. Et puis il se rappelait que la supérette allait bientôt fermer et qu’il fallait aller acheter sa bière pour le lendemain.

Villefranche-de-Rouergue

Ça s’est passé à Villefranche-de-Rouergue. Je ne sais pas si vous connaissez Villefranche-de-Rouergue. Quand j’y repense, et j’essaie d’éviter, me reviennent quelques images. Ses petites ruelles étroites, sa place centrale à l’ombre d’un immense clocher, ses magasins fermés en centre ville et le nombre assez incroyable de crottes de chien sur ses pavés.

Et puis bien sûr, et avant tout, cette femme dans la rue. Je l’ai croisée peu après m’être garé, alors que je suivais les panneaux “Office du Tourisme”. Elle n’avait rien de remarquable sinon son regard. Elle me fixait d’un air indescriptible. Stupéfaite. Incrédule. Affolée. Un mélange de tout cela. Je me suis retourné, pensant qu’il y avait Tina Turner ou un kangourou derrière moi. Mais non, j’étais tout seul dans la venelle et c’est bien moi qu’elle regardait. Un peu gêné, j’ai continué mon chemin. Avant de quitter la ruelle je me suis retourné. Elle me regardait toujours.

Je remontais chez moi  après deux semaines de vacances en Camargue quand j’ai fait une pause à Villefranche-de-Rouergue. J’aurais pu choisir Rodez ou Cahors. Mais ce fut cette ville dont je ne vais pas citer le nom encore une fois. Cette ville où cette femme habitait. Cette femme qui déciderait de sortir faire un tour en ville ou une petite course pile au moment où je me garais dans la rue principale de Villefranche-de-Rouergue. Et où je me dégourdissais les jambes avant d’essayer de trouver un troquet où manger rapidement une salade, un croque-monsieur, ou mieux encore un Croque Madame. Vous savez, les croque-monsieurs avec un oeuf au plat par dessus. J’adore ça.  Cette femme, donc qui, lorsqu’elle me croiserait par hasard à 3 heures de l’après midi dans une ruelle vide de sa ville natale n’en croirait pas ses yeux.

Et qui une fois que j’aurais disparu au coin de la rue où elle avait fait ma rencontre me suivrait.

J’ai donc poursuivi ma marche dans les petites ruelles, en espérant me diriger  vers un quartier plus vivant que celui où j’étais. J’ai tourné une fois à droite puis à gauche pour me retrouver finalement dans ce qui devait être la principale rue piétonne de la ville. Quelques boutiques semblaient ouvertes. C’est dans le reflet de la vitrine de  l’une d’entre elles que j’ai vu la femme à 20 mètres derrière moi. Elle n’était plus seule. 2 autres individus de sexe féminin l’avait rejointe. Et toutes ne me lâchaient pas des yeux.

J’ai ri un peu nerveusement. J’ai hésité à aller leur demander ce qu’il se passait mais leur visage, leur regard n’étaient pas spécialement chaleureux. J’ai alors décidé de faire ce que la reine d’Angleterre aurait fait en de telles circonstances : les ignorer et continuer ma promenade à la recherche d’un ravitaillement.

Si vous me permettez une incise, se référer à la bonne vieille Elizabeth quand vous êtes face à un choix difficile est une méthode très efficace pour l’avoir à maintes reprises expérimentée. 

Des femmes inconnues vous suivent dans la rue en vous regardant d’un air torve et en chuchotant entre elles ? Ignorez, relevez la tête et poursuivez votre chemin !

Votre belle-fille se répand dans les médias, accusant votre fils d’adultère ? Ignorez, méprisez et buvez votre thé comme si de rien n’était. 

On vous offre un livre que vous avez déjà lu ou d’un auteur que vous méprisez profondément ? Souriez vaguement et donnez le rapidement à votre dame d’atour (si vous n’en avez pas, un passant fera l’affaire)

Elisabeth, un modéle que cette femme !

Pour revenir à Villefranche-de-Rouergue, j’étais donc si vous vous en souvenez en train de marcher dans ses ruelles encombrées de déjections canines, suivi par un groupe de 3 femmes et à la recherche de quoi me sustenter avant la seconde partie de mon trajet vers mon domicile girondin. J’habite en effet la banlieue de Bordeaux.

Disons le tout net, Villefranche-de-Rouergue centre, en août et en plein milieu d’après-midi, ce n’est pas la Rue Sainte-Catherine pendant les soldes. En gros, il y avait moi et les 3 femmes. Qui entre temps étaient maintenant 8. Et qui me suivaient toujours en chuchotant. 

A l’angle de la rue de la République (la grande rue piétonne) et de la rue du Sénéchal (précisions à destination de ceux d’entre vous qui connaissent Villefranche-de-Rouergue), je tombais sur un Kebab ouvert. Je m’y engouffrais et commandais un spécial Américain avec grandes frites et Coca Zero. Avec sauce algérienne le spécial Américain. J’avais pensé m’installer en terrasse mais à la vue du petit groupe de femmes qui s’était regroupé de l’autre côté de la rue, j’estimais plus prudent de rester à l’intérieur. Elles étaient plus d’une quinzaine maintenant.

Vous trouvez peut être que face à une telle situation je me comportais avec flegme. Disons que ma notoriété importante dans le milieu des bibliothèques m’amènent souvent à être reconnu. Mais principalement à proximité immédiate de l’établissement où je travaille. Quand je vais au Restaurant Universitaire par exemple. Ou que je me gare sur le parking du personnel. Là on était à plus de 300 km de ma bibliothèque et même si j’ai signé un article dans le BBF il y a 4 ans, cela n’expliquait sans doute pas le phénomène dont j’étais le témoin. Et la victime. Une fois avalé mon Kebab, mes frites et bu mon soda frais, je retrouvais un peu de dynamisme et je décidais de prendre les choses en main.

Face à l’inconnu, parfois il faut foncer ! Voici ce que dirait Elisabeth. Je remontais donc mon pantalon de jogging, ouvrit la porte du Kebab et, d’un air décidé, me dirigeait vers le groupe féminin. Elle me regardèrent approcher sans réagir. Arrivé devant elles, je pris la parole d’une voix que j’espérais ferme et décidée

Chères dames de Villefranche-sur-Rouergue (J’ignorais à l’époque qu’on disait Villefranchoises…) je vous salue ! J’ai l’impression que vous me suivez depuis un petit moment et je suis à votre disposition si vous avez une question, une demande particulière…

Les Villefranchoises ne répondirent pas tout de suite. Elle se régardèrent entre elles. Plus précisément, la femme que j’avais croisé initialement et qui avait été ma première filocheuse devint le centre des regards. Elle finit par prendre la parole.

C’est pas Dieu possible d’avoir votre visage Monsieur. C’est celui de mon père trait pour trait. Pas son visage de maintenant, il a 80 ans. Mais son visage jeune. Vous êtes son portrait craché…

Avant que je puisse lui répondre et lui exposer cette fameuse théorie sur les 7 sosies que nous aurions chacun de par le monde, une autre femme prit la parole.

Mais pas du tout Chantal, tu dérailles. Il ressemble pas à ton père. Ton père est roux et a un gros nez. Ce monsieur c’est le sosie de mon fils, celui qui travaille à Clermont Ferrand. c’est ahurissant comme il lui ressemble !

Et une autre à son tour

Mais vous êtes folles les filles, c’est Frédéric François. Ces yeux, ces sourcils, mais enfin c’est lui…

Et cela ne s’arrêta pas là. Chacune des 17 femmes (j’eus le temps de compter) prit la parole tour à tour pour affirmer que j’étais la reproduction trait pour trait de son cousin, de Fernandel, de l’ancien instituteur de leur fille, de Barack Obama et j’en passe…

Je profitais de l’agitation de la discussion pour m’esquiver discrètement et rejoindre ma voiture, démarrer et quitter le plus rapidement possible Villefranche-de-Rouergue. 

Voici donc ce qui s’est passé (à Villefranche-de-Rouergue). Vous pouvez ne pas me croire mais c’est l’exacte vérité. Je n’ai pas vraiment d’explications. Sauf une peut-être.

J’ai toujours pensé que je ressemble à Monsieur tout-le-monde. 

C’est peut-être vrai finalement.

Qui se souvient de Merle Oberon ?

Merle Oberon – Stage Publishing Company, Inc., photograph by Robert W. Coburn – CC By

– Qui se souvient de Merle Oberon ? Vous vous en souvenez vous de Merle Oberon ?

Le vieil homme était assis à la terrasse d’une brasserie du Boulevard Saint Germain. Juste à côté de moi. J’avais échoué là après une réunion particulièrement pénible et je m’apprêtais à me consoler avec une pinte de bière fraîche.

– Qui se souvient de Merle Oberon ? Vous vous en souvenez vous de Merle Oberon ?

L’homme s’adressait bien à moi, il me regardait droit dans les yeux. Il semblait très âgé mais parfaitement lucide.

J’ai toujours été fort au Trivial Pursuit, j’adore le cinéma hollywoodien et les actrices de son âge d’or.

– Oui, lui répondis-je, je connais Merle Oberon.

Je ne l’avais vue que dans un film, Les Hauts de Hurlevent, mais je savais qu’elle avait été une grande star entre la fin des années 30 et le début des années 50. Qu’elle avait aussi une histoire personnelle originale. Née métisse en Inde coloniale, elle s’était inventée d’autres racines pour pouvoir faire carrière. Il n’était pas bon d’être un sang mêlé à cette époque. Elle racontait qu’elle était née en Tasmanie. Elle s’y était même rendue à la fin de sa vie pour une cérémonie d’hommage mais n’était finalement pas sortie de sa suite de palace et était repartie très rapidement. A la fin des années 1940, un grave accident de la route l’avait défigurée et malgré les cicatrices, elle avait continué sa carrière. Son mari d’alors, un célèbre directeur de la photographie, avait inventé pour elle, disait-on un projecteur qui permettait de faire disparaître ses cicatrices sur la pellicule. Je résumais cela au vieil homme, avec l’air modeste que je sais arborer dans ces circonstances.

Le vieil homme siffla entre ses lèvres.

Mais vous avez quel âge ? me demanda t-il d’un air amusé. Je croyais qu’il fallait être un cacochyme dans mon genre pour s’intéresser à une actrice célèbre il y a 70 ans.

– On a tous ses perversions. C’est votre actrice préférée ?

– Pas vraiment. Je m’en souviens car mon père était fou d’elle. Il avait un faible pour les brunettes. Et figurez-vous que là, comme vous me voyez, je l’attends…

– Mais c’est formidable d’avoir encore un parent à votre âge !

– Mais non, grand benêt, je vous parle de Merle Oberon.

Je restais interdit puis je crus comprendre.

– Vous allez la voir dans un des ses films qui repassent dans le quartier ? à L’Action Christine ?

– Non je l’attends, elle ! Vous êtes bouché ou quoi ?

– Elle est bien morte à la fin des années 1970 non ?

– C’est ce que je croyais aussi, jusqu’à la semaine dernière… J’étais assis à cette terrasse comme chaque après-midi et je l’ai vu passer. Depuis, chaque jour, elle apparaît à peu près dans ces heures.

J’allais finir rapidement ma bière et laisser là le pauvre vieillard lorsque je le vis se figer. Je suivis son regard. La femme était très belle. Et son visage fascinant. Elle ressemblait à Merle Oberon. Indéniablement. Merle Oberon à 30 ans. Et les vêtements qu’elle portait semblaientt sortis d’une autre époque tout en étant parfaitement neufs.

– C’est incroyable cette ressemblance !

Et l’homme qui l’accompagne, c’est aussi un sosie selon vous ? me lâcha le vieil homme d’un ton un peu méprisant.

L’homme était mince et lui aussi d’une allure à la fois élégante et décalée. Son costume tris pièces, son chapeau. Et son visage, cette fine moustache. C’était lui, sans aucun doute. Laurence Olivier. Jeune.

Lui je l’ai jamais aimé. Il a trompé Vivien Leigh, l’a laissé tombé et mourir seule. commenta le vieil homme.

Le couple s’était arrêté à quelques mètres de nous le temps que l’homme allume la cigarette de sa compagne. Ils repartirent ensuite et se fondirent dans la foule parisienne.

Le vieil homme me regardait avec amusement. Il voyait bien que j’étais secoué.

Au début j’étais comme vous. Je cherchais des explications logiques. Ressemblance. Concours de sosie. Mais un jour il a bien fallu que j’arrive à la conclusion la plus logique. C’est vraiment eux.

– Merle Oberon… Laurence Olivier

Oui entre autres. Eux on les voit ici l’après midi. Mais j’ai repéré plusieurs autres endroits. Vers la Place de la Bastille, dans un troquet, le matin vous pouvez voir Pierre Mendès-France venir prendre son café avec Paris-Soir sous le bras. Vers le Père Lachaise, en fin d’après-midi, on peut croiser Maria Callas et Onassis promenant un horrible petit Chihuahua.

Je ne savais quoi répondre. En fait, j’aurais bien aimé ne pas le croire mais je savais qu’il disait vrai. Les deux personnes que je venais de voir étaient bien Merle Oberon et Laurence Olivier. Je le sentais au fond de moi.

Et vous savez ce qui me semble le plus incroyable ? Et bien, personne ne les calculent comme disent les jeunes. Plus personne ne regarde autour de soi et à part les vieux solitaires dans mon genre ou dans le vôtre, rats de cinéma ou de bibliothèques, personne ne les reconnaît. C’est peut-être d’ailleurs pour ça qu’il se permettent de sortir comme si de rien était.

Pendant que le vieil homme me parlait, mes yeux parcouraient son visage et mon coeur s’était mis à battre la chamade. Ces yeux sombres, ces pommettes, cette voix… J’avais vu Les Enfants du Paradis il y a longtemps mais c’était lui… Jean-Louis Barrault.

Il se leva difficilement. Repris son chapeau sur la table et me dit en me faisant un clin d’oeil

Bon je dois y aller. Ma femme n’aime pas que je la laisse trop longtemps seule. Et vous connaitriez Madeleine, vous sauriez qu’il ne fait pas bon la contrarier ! A demain peut être.

Une lettre de Roger Castel

J’étais sur mon balcon depuis plus de 10 minutes, le stylo à la main. Le bloc de correspondance posé sur la table en teck devant moi était encore vierge. Il allait pourtant falloir que je l’écrive cette satanée lettre.

Madame Gonthier, chère voisine,

C’est un homme profondément honteux qui commence cette lettre…

Roger, reste sobre. Repentant mais sobre.

Madame Gonthier, Très chère voisine

Par la présente, je vous prie de recevoir mes excuses les plus plates et les plus sincères. J’ai eu hier, sur le parking de notre résidence,  des mots à votre encontre que je regrette vivement.

Même si vous ne savez pas conduire et que vous avez totalement défoncé le côté droit de ma voiture, rien ne saurait…

C’est une lettre d’excuse Roger. Elle ne sait pas conduire mais tu le lui as assez dit hier. 

J’ai eu  hier, sur le parking de notre résidence, d es mots à votre encontre  que je regrette vivement. Malgré les dégâts sur mon véhicule, rien ne saurait justifier les mots blessants que j’ai proférés. 

Mon âge certain, mon éducation méditerranéenne, la mort récente de mon chat, seul compagnon d’un vieil homme déclinant, le prix de ma Volvo S 40 finition chromée avec radar de recul, ne sont pas des excuses qui j’avancerai.

Je suis impardonnable. Je ne me le pardonnerai pas, croyez-le.

Ce qui me peine le plus c’est que vous puissiez penser que le visage que je vous ai montré hier, sur ce parking, me résume. Je ne suis pas un vieil homme ordurier et misogyne, je ne pense pas que “les femmes ne devraient pas conduire” ou que “plutôt que sortir à tout propos vous feriez mieux de rester chez vous à vous occuper de vos gosses”. Non, ces mots ne me ressemblent pas. Toutes les femmes que je côtoie pourront témoigner de mon grand respect pour la jante f​éminine.”

Jante ? Ca s’écrit comme ça ? où est le Larousse?

Toutes les femmes que je côtoie pourront témoigner de mon grand respect pour la gent féminine. J’ai de nombreuses amies femmes. Ma mère était une femme, mon ex-épouse également.

Mais quelles bêtises es-tu en train d’écrire Roger ! Raye la dernière phrase et finit cette lettre rapidement.

Je vous adresse donc à nouveau toutes mes excuses et j’espère que vous saurez me pardonner, Chère Madame Gonthier. Je compte sur votre discrétion sur ce lamentable incident lors de la prochaine visite de ma fille. Je sais que vous vous connaissez et je ne voudrais pas que l’image qu’elle et mes petites filles ont de leur vieux père et grand-père aimant soit atteinte. Vous connaissez leur sensibilité et leur tempérament et vous ne voudriez pas me laisser seul un dimanche entier face à elle six si jamais elles apprenaient mon comportement”

Non Roger, ça fait trop suppliant. Soit plus fin, Roger.

Je vous adresse donc à nouveau toutes mes excuses et j’espère que vous saurez me pardonner, Chère Madame Gonthier. Je connais votre discrétion et grandeur d’âme. Bien évidemment, les dégâts provoqués sur nos deux véhicules seront entièrement à ma charge ainsi que le remplacement de vos pneus avants un peu usés à ce que j’ai pu constater. 

Votre sincère, repentant et honteux voisin, Roger Castel.

Bon laisse reposer un peu Roger, tu relis ça après ta sieste, tu recopies la version finale et hop dans la boîte aux lettres d’Ayrton Senna !

Ayron senna

La tête sur son épaule

Le train avait quitté Montparnasse depuis à peine vingt minutes. La tête sur son épaule lui pesait de plus en plus. Il avait toujours envié cette capacité à s’endormir n’importe où. Cela l’agaçait également, ce talent pour s’abstraire instantanément de la vie. Il ne savait pas faire.

Dans quatre heures ils seraient à Hendaye. Pour le train, car il savait que de conversation il n’y aurait point, il avait emmené deux livres commencés des mois auparavant. Un Amélie Nothomb et un polar norvégien. Il pensait parfois écrire un article sur les meilleurs livres à ne pas lire. Nothomb était parfaite. La quatrième de couverture, quelques pages picorées ici et là et vous aviez l’impression d’avoir lu le bouquin. Sans avoir besoin d’aller plus loin. Ce n’était pas une critique de sa part, il aimait les écrivains qui n’en imposent pas, qui sont dans la légèreté y compris de leur texte. 

La tête sur son épaule bougea légèrement, il en profita pour trouver une position plus confortable. De l’autre côté du couloir, une femme les regardait, attendrie. 

Il s’en était rendu compte sur les bords de seine, quelques semaines auparavant. Etait-ce le pont du 1er ou du 8 mai ? Il ne savait plus. Ils étaient assis à terre, le dos contre le mur. Ils lisaient. Enfin lui avait un livre dans les mains et il regardait les gens passer.  Et puis la tête s’est posée sur ses cuisses. Il a commencé à lui caresser les cheveux, puis à lui masser le cuir chevelu. Et très vite, les yeux se sont fermés, la respiration est devenue profonde et régulière. Et c’est là, ses mains caressant l’extrémité capillaire de l’être aimé, qu’il a compris. 

Il ne lui en a pas parlé. Le somme s’est achevé, la tête s’est redressée puis ils sont partis, reprendre leur vie, qui ne coule pas hélas toujours comme un week end du mois de mai. 

Depuis il a essayé de lui en parler. Souvent le soir en revenant chez eux il répétait son petit laius. Il sonnait bien dans la rue ou à l’arrêt de Tramway. Mais quand il arrivait chez eux et que cette tête se tournait vers lui, ces yeux le regardait, il ne pouvait pas.

Dans ce train, ce samedi de fin juin, alors que la locomotive à grande vitesse file à plus de 300 km/h à travers les plaines du Sud-Ouest, il prend son courage à deux mains. Lentement, il fait bouger son épaule pour que le tête se redresse. Elle met un moment à réagir et puis doucement elle reprend sa position verticale. Les yeux ensommeillés le regardent, interrogatifs. Il ne faut pas hésiter alors il  le dit d’une traite.

“ Loulou, je trouve que tu as de plus en plus de pellicules… Il faut que tu t’achètes un shampoing adapté !”

Seconde union

Jean-Paul est  à la retraite depuis 10 jours exactement. Et aujourd’hui est un très grand jour pour lui.

Il a travaillé plus de 40 ans dans la même entreprise, un laboratoire pharmaceutique. Sans faire une carrière extraordinaire il a progressé régulièrement et pourrait jouir d’une pension somme toute coquette. Même la somme qu’il versait chaque mois à son épouse – son ex-épouse  se reprend-t-il – lui laissera de quoi vivre agréablement. Et puis aujourd’hui est un grand jour.

Le divorce l’avait pris par surprise 5 ans auparavant. Son couple avait basculé depuis des années dans une guerre froide mais il pensait qu’ils s’y étaient tous les 2 habitués et qu’à leur âge, le plus facile était de ne rien changer. Il se trompait.

Face à une retraite qui s’annonce solitaire – quelques amis qu’il voit de moins en moins, de grands enfants installés loin – il a pris une grande décision. Adopter un chien.

Il en rêve depuis ses 20 ans. Depuis la mort de Gaia, son caniche adoré. Accueilli chez lui quand sa grand-mère, sa précédente propriétaire, était entrée en maison de retraite. Un chien taciturne et peu affectueux, mais qui avait transformé sa vie d’enfant unique. Les promenades quotidiennes, les lancers de balles dans le jardin, les caresses devant la télé…

Gaia était morte à près de 16 ans, quelques semaines avant le mariage de Jean-Paul.

Depuis, il s’était trouvé de nombreuses et excellentes excuses pour ne pas avoir de chien. Le petit appartement des premières années, l’arrivée des enfants, puis quand ils avaient emménagé dans une maison avec jardin et que les enfants avaient grandi, le temps qu’il aurait fallu consacrer à un chien. Il travaillait beaucoup, partait tôt et  rentrait tard.

Pendant longtemps, en lui-même, il avait accusé sa femme d’avoir fait blocage. Elle travaillait à temps partiel après tout. Et puis, ses remarques continuelles “Et ne compte pas sur moi pour le sortir !”  “Et bien sûr, qui ramassera des poils et ses crottes ? Bobonne comme d’habitude !”. Mais pour être honnête, comme pour beaucoup d’autres renoncements, les grands voyages, le roman qu’il n’avait pas écrit, sa femme – son ex-femme- a eu bon dos.

Aujourd’hui il est seul, libre et il va enfin l’avoir son chien. Depuis un mois, il a visité plusieurs élevages, comparé les races, mûri son choix. Caniche ou Lévrier afghan ? L’alternative, le choix final s’est joué là. Et finalement hier soir il s’est décidé. Ce serait le lévrier. Un chien racé, altier et nerveux . Une crinière impossible à entretenir mais magnifique. Il va déposer aujourd’hui son chèque de caution chez l’éleveuse. Son chien ne serait sevré que dans trois semaines mais il saurait être patient.

C’est en allant à l’élevage qu’il passe devant le refuge SPA. Il a un peu mauvaise conscience de ne même pas avoir essayé d’y trouver un chien à son goût. Mais comme pour les voitures, il préfère le neuf à l’occasion. Et les pures-races aux bâtards.

Son choix est fait, il n’y a plus d’enjeu et il est en avance. En un instant, il décide de s’arrêter et de jeter un coup d’oeil. 

La dernière fois qu’il est venu, un dimanche d’ennui, il n’est pas resté très longtemps. La foule, les aboiements des chiens surexcités, leurs regards suppliants, tout l’avait fait rapidement fuir. Ce matin là, le refuge est calme et déserté. Quelques bénévoles discutent dans le bâtiment d’accueil. Il s’approche du chenil. Les chiens le repèrent très vite et les plus nerveux d’entre eux ne se tiennent plus. Il a tout son temps tout à coup, et il passe devant chacune des cinquante cases. Cinquante paires d’yeux. Certaines vous cherchant, d’autres fuyantes. Cinquante façons d’aboyer ou de rester silencieux, de sauter contre les grilles ou de se plaquer au sol. Cinquante histoires.

C’est dans la vingtième cage qu’il la voit. Une grosse mémère d’une race indéterminée. Sans doute un croisement d’épagneul avec Dieu sait quoi. Elle ne ressemble vraiment à rien. A la différence de ses voisins de box, elle ne jappe pas, ne saute pas contre la grille. Elle est allongée et le regarde avec espoir et des grands yeux suppliants. Elle tremble. Il passe très vite. Mais une fois fini son tour, il revient devant la cage.

Ce n’est pas un lévrier se dit-il comme pour se convaincre.

Et là tout à coup, sorti de nulle part,  il s’entend penser “Ce n’est pas une Sandra”. Sandra, sa femme. Enfin, son ex-femme. Grande, toujours impeccablement coiffée, froide et racée. Spectaculaire. Mais si peu chaleureuse. 

Il a toujours choisi des Sandra dans sa vie. Suivi des études de commerce plutôt que celles de Lettres dont il rêvait. Pris un métier ennuyeux mais qui payait bien. Parce que c’est ce qui se faisait. 

Il a été amoureux de sa femme au début sans doute. Quand l’autre n’existe que par l’image qu’on se fait de lui. Les 24 années suivantes il a vécu à côté d’elle.

Tout va bien Monsieur ? 

C’est un bénévole du Refuge qui s’inquiète car cela fait 5 minutes qu’il est accroupi sans bouger devant la cage.

Non. Enfin oui, tout va bien. Elle a quelle âge, cette chienne ? Elle s’appelle comment ? 

1 heure plus tard, Jean-Paul est dans sa voiture. Indiana – Elle s’appelle Indiana – est sur le siège arrière. Quand ils ont ouverts la cage tout à l’heure, la rencontre a été pleine de retenue. Elle ne lui a pas sauté dessus mais s’est laissé caresser avec avidité. Et puis au bout d’une minute, elle lui a sauté dessus sans retenue. Elle a 8 ans et une mauvaise dentition. 

Maintenant Jean-Paul est en retard pour aller chez l’éleveuse. Vu qu’elle est aussi aimable que l’était Sandra, il se dit qu’il va se faire battre froid. Mais il sait comment gérer après 25 ans d’entraînement.

La petite levrière Afghane – il ne sait pas si ça se dit – il va l’adopter. Parce qu’il est un homme de parole. Et parce qu’elle est jeune et qu’il se dit qu’avec Indiana il vont bien l’éduquer. Déjà il ne l’emmènerait pas chez le toiletteur et il ferait en sorte qu’elle ne ressemble pas à un chien de concours.. Et puis il va lui trouver un nom pas prétentieux qui lui ira bien. Genre Poupouille ou Chichoune.

On va tous crever !

On va tous crever !!!

C’est ce cri plein d’optimisme qui me vient spontanément quand le capitaine nous annonce “ Il n’y a aucune raison de s’inquiéter excessivement, chers passagers ! “

Comme prévu, le navire s’était amarré dans la nuit au large d’une île grecque dont je n’avais même pas retenu le nom. Un truc qui finit en “os”. Mais à 7 heures, un message audio avait retenti dans toutes les chambres et réveillé les passagers en leur demandant de se réunir à 7h30 dans le grand auditorium du pont supérieur.

Assis sagement dans la grande salle, nous sommes tous habillés à la va-vite, voire même, comme la plupart des Américains, toujours vêtus de nos vêtements de nuit. Qui n’a pas vu un couple de Floridiens octogénaires en chemise de nuit à volants et pyjama ne peut savoir à quoi ressemble la fin du monde…

Le capitaine vient donc de nous annoncer ce que nous avons déjà tous deviné. Trois passagers ont été testé positifs au virus X7HD et le navire a été placé en quarantaine par les autorités européennes.

Depuis l’année 2020 et le fameux coronavirus, tous les 5 ans en moyenne une alerte du même genre jette le monde dans la panique. Mais peu à peu, crise après crise, pandémie après pandémie, les gens se sont habitués. Tant que c’était les plus fragiles et les plus pauvres qui étaient frappés majoritairement, il était relativement facile de regarder ailleurs;

Mais avec ce virus là, celui que les réseaux sociaux ont surnommé Exterminator, c’est une autre paire de manche. Un humain sur deux allait être touché selon les estimations les plus optimistes. Et le taux de létalité atteignait 58 % dans les pays les plus riches. 82 en Afrique de l’Ouest.

Dans l’auditorium, après mon cri réflexe et quelques autres du même tonneau, le silence est revenu.

Le Capitaine le laisse prospérer une trentaine de secondes puis reprend la parole.

“Comme vous le savez et comme le stipulent les conditions générales de vente de la croisière signées à l’embarquement, seuls les passagers de classe Premium vont pouvoir intégrer l’espace sécurisé et aseptisé du navire. Les classes supérieures pourront quand à elle profiter d’un traitement prophylactique et, en cas de déclenchement de la maladie, de 15 jours de prise en charge maximum à la clinique du bord .”

Un silence de mort accueille ces paroles. Les Américains en pyjama et chemises de nuit semblent quelque peu rassérénés. Je tâche, comme beaucoup d’autres j’imagine, de me rappeler si j’appartiens à la classe Super Confort ou Confort plus. Les 3ème ou 4ème classes autrement dit. La croisière m’a été offerte par mes enfants et vu nos rapports un peu tendus depuis la mort de leur mère et mon remariage, j’imagine que c’est la 4ème.

Deux rangs devant moi une passagère lève la main. On lui passe le micro. A son accent, je reconnais une citoyenne de l’Union des Etats de l’Europe orientale.

“Monsieur le capitaine, excusez-moi mais je ne me rappelle plus ce qui est prévu dans les conditions générales de ventes, je veux dire  pour les autres classes en cas de maladie ? Pouvez-vous nous le rappeler ?”

Le Capitaine a l’air un peu agacé – Ah ces passagers qui ne lisent JAMAIS les conditions générales de ventes, quelle plaie ! – mais se reprend rapidement. Il sort une feuille de la poche de sa veste, repositionne ses lunettes, dit «  Je vais passer les 20 premiers articles qui détaillent ce qui n’est pas compris dans la formule Tout Compris  » puis commence sa lecture d’un air appliqué :

“Les passagers de la classe Mega confort verront leur dépouille restituée à leur famille ou ayant-droits dans un cercueil en Acajou. Ceux de la classe Super Confort dans un cercueil en pin. Les passagers de 4ème classe, euh je veux dire de Classe confort seront crématisés gratuitement dans la chaudière du navire et une plaque commémorative sera offerte par l’armateur à leurs familles ou ayant-droits.”

Le Capitaine replie son papier et nous regarde avec le sourire chaleureux qui le rend si populaire parmi les passagers. 

“Et maintenant, si vous n’avez pas d’autres questions, je vous laisse avec notre responsable des animations, la  charmante Johanna, qui va faire un point sur le programme d’aujourd’hui. Du fait de la relocalisation des passagers de la classe Premium dans l’espace sécurisé et aseptisé, les animations sont suspendues jusqu’à 13 h. Mais celle du reste de la journée auront normalement lieu. Je vous rappelle qu’à 17 h, la conférence du Professeur Bradford sur la Philosophie grecque aura lieu dans le salon beige et que ce soir c’est bien sûr le grand Bingo dansant avec notamment dans les lots proposés deux surclassements en classe Premium. Bonne journée  tous et à vous Johanna !! “

M. Gaillard et son fils

Je n’ai jamais connu leurs prénoms. Pour moi, ils étaient M. Gaillard et le fils de M. Gaillard.
A l’époque j’habitais dans la banlieue bordelaise, un petit studio étouffant situé en rez-de-chaussée.
Le soir, à la belle saison, je dînais sur le pouce puis je sortais pour trouver un peu d’air. Ce qui, dans ce quartier où chaque m² avait été investi pour construire à la va-vite des immeubles pour étudiants ou des maisons lilliputiennes, était une gageure. J’avais fini par repérer, à quelques rues de chez moi, un petit square arboré où un légère brise soufflait parfois. Je m’y rendais presque tous les jours avec un livre sous le bras.
J’y lisais mais je regardais aussi autour de moi. Les merles et les merlettes sur la pelouse. Les arbres déplumés par la chaleur. Les habitués, qui, comme moi, venaient dans ce coin de verdure dans la routine de ces soirs d’été . Une vieille dame habillée trop chaudement et qui triturait continuellement un sac en plastique. Deux adolescentes discutant en tournant sans cesse sur le chemin circulaire du square. Et puis M. Gaillard et son fils.
J’occupais un des deux bancs du lieu, celui un peu en retrait par rapport à la rue. J’arrivais vers les 19h30, à une heure où les gens dînaient et je pouvais m’y installer, faute de concurrence. J’avoue qu’au fil des soirs, j’avais développé un certain sentiment de possessivité à l’égard de mon banc. Aussi quand en arrivant un soir je le vis déjà occupé, j’en fus agacé. Je m’installais un peu plus loin mais mes habitudes de vieux garçon était dérangées. L’autre banc était bruyant car plus proche de la circulation. Le soleil l’atteignait plus longtemps que l’autre. La peinture était plus écaillée. Et puis d’abord mon banc c’était l’autre banc ! Au bout de quelques minutes, je repartis et errais dans les rues surchauffées avant de retourner dans mon studio, suant et énervé.
Le lendemain soir, je partis de chez moi un peu plus tôt. Mais arrivé au square, ils étaient déjà là. Les deux mêmes usurpateurs que la veille. Et comble de l’horreur, l’autre banc, le mauvais, était également envahi par quelques étudiants ricanants.
J’étais debout, ne sachant que faire, quand l’un des deux hommes assis sur mon banc, le plus âgé, me fit signe de la main en désignant l’espace à sa droite. “Il y a de la place pour 3 ” ajouta t-il.
Je déteste parler aux inconnus. Mais j’aime encore moins me faire remarquer. Alors je m’assis docilement en m’apprêtant déjà à devoir deviser sur la canicule, les impôts locaux et les crottes de chien.
Mais M. Gaillard n’avait pas besoin d’un comparse pour discuter. Il avait besoin d’une oreille attentive. Et les sujets futiles de conversations entre inconnus, météo, prix de l’essence ou déjections canines, très peu pour lui. Un sujet le passionnait et un seul. Ce soir là et les suivants, je suivis un long cours magistral qui aurait pu s’intituler “ Monsieur Gaillard par Monsieur Gaillard”.
Avec les années, on pourrait s’attendre à ce que les souvenirs se soient effacés, comme les couleurs sur une photo exposée à la lumière, mais je me souviens pourtant de presque tout : un père mort jeune, l’école quittée dès le certificat d’études en poche, l’apprentissage dans un garage de Villenave d’Ornon, les fiançailles puis le mariage avec la fille du patron, la guerre d’Algérie, le retour, les fausses couches à répétition, la reprise du garage du beau-père rebaptisé immédiatement “Garage Gaillard”, la paternité, enfin, à près de 40 ans, un fils de surcroît, l’entreprise qui marche bien, la maison secondaire dans les Landes, le cancer de Madame, la rémission, les vacances dans le sud de l’Italie pour fêter cela, la rechute, l’agonie, le veuvage, le goût de travail qui s’en va, la retraite.
La vie simple et sans contrainte.
Cela a dû prendre 3 soirées pour arriver à ce stade du récit. Une fois dressé un panorama chronologique de sa vie, il continua au fil des soirées partagées à raconter plus en détail tel ou tel passage marquantde sa vie.
J’écoutais, ravi. M. Gaillard était un conteur né. Et ce que son récit aurait pu avoir d’insupportable s’ il n’avait été qu’égocentrisme et auto célébration, il le faisait passer par son humour et l’auto dérision.
Et puis ce qui me plaisait presque tout autant que ces souvenirs partagés, que le spectacle de M. Gaillard revisitant son existence, c’était le visage du fils de M. Gaillard regardant son père. Il avait dû entendre ces histoires des dizaines de fois mais il “marchait” toujours à fond. Souriait au récit de la cour effrénée qu’avait menée son père pour conquérir la fille du patron , riait à l’histoire de sa naissance inespérée et de la fête organisée dans le petit garage à cette occasion avec l’ensemble des employés et leur famille, reniflait au souvenir des dernières vacances de sa mère.
Le Fils de M. Gaillard. Je ne me souviens pas avoir jamais entendu sa voix. Il faut dire que M. Gaillard ne s’adressait jamais directement à lui en ma présence, ne le citait jamais hors le récit de sa naissance tardive. La seule exception à cela était au moment du soleil couchant quand tout à coup la chaleur laissait place à une fraîcheur revigorante. M. Gaillard regardait alors sa montre et disait. “ Bon, il se fait tard ! Le petit et moi on va rentrer”.
Mes calculs donnaient une bonne quarantaine d’année au “petit”. Il avait des cheveux blancs mais la peau sans rides sinon celles du sourire. Les yeux étaient légèrement bridés.
Septembre arriva et avec lui la fin de nos promenades vespérales. Je croisais une fois M. Gaillard et son fils durant l’hiver. Dans le petit centre commercial où je faisais mes courses. Nous nous saluâmes, parlâmes de la pluviométrie incroyable des dernières semaines et reprîmes le cours de nos courses et de nos vies.
L’ année suivante, la chaleur réapparut début juin et avec elle mes promenades à la fraîche. Le square était toujours là mais ses habitués avaient changés. Deux adolescentes collées l’une à l’autre en faisaient toujours le tour mais ce n’étaient pas les mêmes que l’année précédente.
Je ne revis pas M. Gaillard avant mi juillet. Et il était seul. J’étais assis sur mon banc en train de lire pour la 8ème fois  » Du côté de chez Swann » dans une nouvelle tentative -vouée, comme les autres, à l’échec – d’ascension de la recherche du temps perdu par la face Nord.
Je ne le reconnus pas tout de suite lorsqu’il entra dans le petit jardin public. Il portait un chapeau et d’étranges lunettes de soleil . Et il était seul.
Il vint s’asseoir à côté de moi et me salua avec sa jovialité ordinaire. Nous parlâmes du temps bien entendu, du tour du France que nous suivions tous deux et de Nadine Morano qui comme à son habitude avait sorti une horreur raciste à la télé. Et puis, après un silence provoqué par la question que je n’osais poser, il dit sans me regarder.
“Le petit est parti au printemps. Cela a été soudain. Le coeur comme souvent chez ces enfants. Le dimanche nous étions à déjeuner sur le bassin chez ma soeur , et le mercredi c’était fini.”
Je bredouillais quelques mots de circonstance qu’il reçut avec un sourire lointain. Et il reprit.
“ J’essaie de me réconforter en me disant qu’il est parti sans souffrir et avant moi. Qu’il ne se retrouvera pas orphelin, brinquebalé d’un établissement spécialisé à un autre. Mais j’aurais préféré que cela soit dans quelques années tout de même.”
J’ai regretté ensuite de ne pas avoir eu un geste, un mot de réconfort. Je me suis contenté de regarder le sol d’un air gêné. Le chagrin fait peur en fait.
Nous sommes restés encore un moment ensemble. La conversation a repris. M. Gaillard m’a à nouveau raconté son retour d’ Algérie. On a redit du mal de Nadine Morano. Et puis nous sommes repartis chacun de notre côté. Le lendemain, je partais en vacances en Espagne. A mon retour, la météo fît des siennes et je ne retournai que rarement dans le petit square. M. Gaillard n’y était pas.
En octobre de cette année là, j’ai déménagé vers un quartier et un appartement plus frais et cela en fût fini de mes promenades tardives.
Je n’ai jamais revu M. Gaillard.

CC BY-SA Stéphane Mignon 2017

Deux bougies

Ma grande soeur, elle est chouette la plupart du temps. Mais pas quand elle est avec ses copines. Elles m’appellent alors l’asticot, demi-portion ou le schtroumpf à lunettes. Des fois des noms pires que je peux pas répéter. L’été dernier, un jour où elles s’ennuyaient, elles m’ont coupé les cheveux (la même coupe que le chanteur de a-ha, leur groupe préféré) et ça a fait plein d’histoire avec ma mère après. Alors, quand elles sont toutes les 3 à la maison, je reste dans ma chambre et je lis mes BD ou je joue avec ma console.

Ce samedi là, j’ai quand même dû en sortir. Mes parents étaient partis en milieu d’après midi à un bal country à Surgères. Vers les 9h, j’avais trop faim alors je suis descendu à la cuisine. Mais bien sûr j’ai dû passer devant le salon où elles écoutaient de la musique de filles. A travers la porte vitrée, j’ai vu que la lumière était éteinte et que seules quelques bougies éclairaient la pièce. On a pas le droit de jouer avec le feu à la maison alors je me suis dit que je le dirai à papa le lendemain. Dans la cuisine, j’ai mangé. J’ai jeté les légumes que ma mère avait préparés pour moi (au fond de la poubelle pour qu’elle ne les voit pas) et je me suis fait des tartines de Nutella.

Quand je suis repassé devant le salon, il n’y avait plus de musique et la porte était entrouverte. Je me suis arrêté un instant et là, ma soeur m’a appelé.

J’aurais pu faire comme si je n’avais pas entendu, remonter dans ma chambre et bloquer la porte avec mon lit. Mais je suis entré. La bougie était au trois quart brûlée et elle projetait des ombres bizarres sur le mur. Les 3 filles étaient assises par terre entre la table basse et le canapé. La bouteille de Suze que Papa ne sortait que lorsque Tonton Jacques venait à la maison était ouverte devant elle. “Demain ça va barder” je me suis dit.

Elles étaient bizarres, ma soeur et ses copines. Un drôle de regard – elles avaient mis du noir et cela les vieillissaient. Elles ne souriaient pas. Je me suis dit qu’elles allaient vouloir jouer à parler avec les esprits. J’aime pas, j’ai beau savoir que c’est pas vrai, ça me fait quand même peur.

Mais elles ne voulaient pas communiquer avec l’au delà. Cette soirée date d’il y a plus de 25 ans mais je me rappelle encore mot pour mot de ce que m’a dit ma soeur lorsqu’elle a pris la parole.

Avec Maya et Angèle, elles avaient joué à action-vérité. Elles devaient s’avouer leur plus grand secret, celui qu’elles n’avaient dit à personne. Maya a parlé du cancer de son père, Angèle de son cousin et de ce qu’il lui avait fait l’été dernier. Et ma soeur avait parlé de moi. Et elle se sentait mal maintenant car je n’étais pas au courant.

Quand ma soeur avait 6 ans, un jour, elle est partie à l’aéroport avec mes parents. Elle croyait que c’était pour aller voir Pépé et Mémé même si ils n’avaient pris aucun bagage dans la voiture. Ils avaient attendu un long moment dans le hall et puis j’étais arrivé. La voix de ma soeur est devenue toute bizarre alors.

Tu mesurais genre 20 cm et une grosse dame te portait dans ses bras. Maman pleurait, Papa aussi même si il  essayait de le cacher. Moi je comprenais pas. Cela faisait des semaines que les parents me disaient que j’allais avoir un petit frère, ils m’avaient même montré une photo de toi mais je comprenais pas. Je savais pas qu’on pouvait commander un petit frère comme cela et aller le chercher à l’aéroport. Je savais pas quoi faire. Maman, elle a essayé de te mettre dans mes bras mais tu pesais lourd et tu pleurais. Alors je t’ai fait un petit bisou et je t’ai vite redonné à Maman.

Le reste de la soirée, je ne m’en souviens plus vraiment.

Le dimanche, je me lève toujours le premier. Ce dimanche là n’a pas dérogé à la règle. J’avais très peu dormi. J’avais entendu mes parents rentrer bien après minuit. Ma mère avait ouvert la porte de ma chambre et j’avais fait semblant de dormir. Vers les 8 h je suis descendu dans le salon, sur la table basse, gisait le reste de la bougie qui s’était consumée jusqu’au bout. J’ai allumé la télévision pour regarder Bob l’éponge. Mes parents se sont levés à plus de 10 h et ma soeur et ses deux copines juste pour le déjeuner. Pendant tout le repas aucune n’a osé croiser mon regard. Elles étaient toutes pâles et n’arrêtaient pas de boire de l’eau.

Plus tard dans l’après midi, ses copines reparties chez elles et mes parents occupés dans le jardin, ma soeur est venu frapper à la porte de ma chambre. J’ai ouvert et du couloir elle m’a dit. “Pour hier, oublie, c’était des bêtises.” Puis elle est retournée s’enfermer dans sa chambre.

***

Ma grande soeur, c’est quelqu’un que j’admire et depuis la mort de ma mère l’année dernière, c’est mon repère, mon seul lien avec mon enfance. On habite loin l’un de l’autre mais je sais que lorsque j’ai besoin d‘un conseil ou juste de vider mon sac, je peux l’appeler et elle sera là pour moi. Pour son quarantième anniversaire, j’ai voulu lui faire une surprise. On ne s’est pas vu depuis Noël dernier alors je me suis mis d’accord avec son mari et sans qu’elle le sache, je suis monté la voir. 800 km d’autoroute mais ça valait le coup.

Quand elle a ouvert la porte, elle est restée quelques secondes sans réaction puis elle m’a sauté au cou en criant. On a passé une très bonne soirée avec ses enfants et mon beau frère. On a parlé de nos vies, de ma femme, de mes neveux. Mais pas de nos parents. Vers les 10h, Pierre est allé se coucher et nous sommes restés tous les deux dans le salon devant une grande tasse de tisane. La longue soirée d’été nous baignait de sa douceur et peu à peu le crépuscule envahissait l’appartement.

Ma soeur a farfouillé dans son buffet et en a sorti une bougie. Et un étrange chandelier. Ou photophore plutôt. Elle l’a allumé et une lueur fragile mais chaude s’est invitée dans le salon. Au cours de la soirée, alors que la nuit s’installait, de drôle d’ombres ont parcourus les murs.

Ma soeur m’a souri et j’ai compris que nous allions aborder le sujet pour lequel, au fond j’étais venu la voir. Celui qui rôdait entre nous depuis des années, ces questions que je ne lui avais jamais posées, ces réponses qu’elle ne m’avait jamais données.

Quelques années après la soirée aux bougies, après ces mots que je n’avais pas oubliés, j’avais pris mon courage à deux mains pour en parler à mes parents. Ils étaient tombés des nues. Ou alors ils avaient parfaitement joué la comédie. Ils avaient nié mon adoption et accusé ma soeur d’affabulation. Elle traversait alors une “adolescence difficile” comme le disait ma mère aux commerçants du quartier et les conflits et disputes étaient monnaie courante à la maison. Elle désertait dès qu’elle le pouvait la maison et quand elle y était, passait son temps enfermée dans sa chambre. Je m’en étais voulu d’avoir réamorcé le conflit entre elle et mes parents. Je ne leur en avais plus jamais parlé. Ils étaient mon père et ma mère, quoique ma soeur m’ait raconté. Elle non plus d’ailleurs, je ne l’avais jamais confronté à ses dires.  Je ne suis pas du genre à aller fouiller dans les coins sombres. Mais parfois on a plus le choix. Dans 5 mois je vais devenir père pour la première fois et j’ai besoin de savoir et de comprendre.

Ma soeur a commencé à parler. J’ai du lui poser des questions, réagir mais là encore je n’en ai aucun souvenir. Juste celui de sa voix chaude et de la lumière de la bougie qui me ramenait 30 ans auparavant.

J’ai toujours trouvé qu’on disait des choses plus profondes ou plus belles à la lueur des bougies. L’électricité c’est tellement plat et objectif. C’est plus facile de dire la vérité ou alors de mentir quand on est dans une demi-pénombre. Je ne sais pas vraiment ce que tu veux entendre ce soir… J’ai reçu ta lettre le mois dernier et je comprends que tu veuilles savoir. J’ai toujours été étonnée que tu ne m’en ai pas parlé avant à vrai dire … La vérité c’est que je me souviens de tout ce que je t’ai raconté ce soir là. L’aéroport, la grosse dame, et un petit bébé, toi. C’est là, comme si je l’avais vécu. La vérité c’est que Papa et Maman ont toujours nié et que le livret de famille n’indique pas que tu es adopté. La vérité c’est que la voisine m’a dit un jour qu’elle n’avait pas vu ta mère enceinte avant ta naissance. La vérité c’est que Mamie disait que je racontais n’importe quoi et qu’elle avait amené elle-même maman à la maternité. La vérité c’est que Mamie disait aussi qu’elle voyait des fantômes, qu’elle parlait à Papi comme si il n’était pas mort et qu’il lui répondait en plus. Alors je ne sais pas quoi te dire. La vérité c’est sans doute à toi de la choisir. Ou alors on peut faire une prise de sang, envoyer tout cela aux Etats-Unis pour une analyse ADN…Tu crois quoi toi ? Ou plutôt tu préfères quoi ? Avoir été adopté ou être mon frère de sang ?

Je ne lui ai pas répondu tout de suite, j’ai un peu réfléchi et finalement tout m’a semblé clair

En fait, je crois que je préfère l’histoire d’adoption. Ça met un peu de mystère dans ma vie, je peux m’imaginer venant d’un pays exotique, me construire une autre famille fictionnelle… Alors je crois pas que je vais vraiment chercher… Même s’il y a une chose qui m’embête dans le fait ne pas être sûr, de ne pas savoir vraiment…

Quoi donc ?  m’a demandé ma soeur

et bien avec tout cela, ma nouvelle, elle finit un peu en queue de poisson…