Foehn

La première goulée d’air. Une brûlure, une douleur et très vite, la chaleur bienfaisante, presque une ivresse, qui envahit son corps, ses épaules, ses bras recroquevillés contre sa poitrine, ses jambes qui lui paraissent si lointaines, couchées dans ce lit inconnu.

Elle n’a pas ouvert les yeux. Elle ne peut pas encore. Elle se sent protégée dans cet état de conscience vaporeux. Elle sait confusément qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire et d’anormal. Un bip rythme ses respirations qui reproduisent et renouvellent la sensation inconnue. Brulure, qui va en diminuant, chaleur et bien être qui se déploient.

Elle n’a pas ouvert les yeux. Elle ne veut pas encore. Elle veut gouter ce rythme, maitriser cette allure de l’air qui envahit son corps. Respirer, insuffler dans le moindre recoin de ses membres cette énergie nouvelle. Expirer, diffuser cette chaleur bienfaisante dans ses muscles endoloris par l’immobilité.

Elle va bientôt ouvrir les yeux. Elle se prépare à déployer ses bras, ses ailes a-t-elle envie de dire. Elle est encore dans l’exploration des perceptions de son corps. Certaines tellement familières et désagréable. La chambre implantable en haut de sa poitrine. Le tuyau qui sort de son nez, et ce maudit bout de sparadrap qui se décolle. Les douleurs dorsales. Mais surtout ces sensations absolument inédites ou oubliées. La fraicheur de l’air frais dans ses narines et sa gorge. Et cette impression incroyable dans son torse et son ventre. Ils se soulèvent, s’étendent, se remplissent à nouveau. Après des mois, voire des années, où chaque respiration était une lutte.

Peu à peu, ce qui l’entoure lui parvient. Le bruit d’une machine. Un ronflement, comme une colonne d’air ou une éolienne. Des odeurs. D’abord âcres, chimiques, pharmaceutiques. Et puis, se glissant entre elles, cette senteur, cette fragrance entre toute reconnaissable. Le parfum qu’il porte depuis ses 20 ans. Il est là. Dans la pièce.

Elle va bientôt ouvrir les yeux. Mais d’abord elle veut comprendre. Se souvenir. Y croire. L’opération a réussi. Elle est vivante. Son mari attend son réveil, là tout près, dans sa chambre à air stérile. Il doit porter cette ridicule charlotte sur la tête.

Elle va bientôt ouvrir les yeux. Mais elle va d’abord prendre une dernière longue respiration. Elle veut gouter la sensation de ces nouveaux poumons dans son corps. Cette nouvelle partie d’elle qu’on lui a offert pour lui redonner la vie, le souffle, l’avenir.

Elle entend alors une voix qui s’adresse à son époux. Masculine, vive et précise. « Il faut surtout vérifier régulièrement que la plèvre ne se décolle pas. C’est le principal risque post-opératoire. L’air qui fuit par les sutures, qui bulle et cela peut tourner rapidement au pneumothorax si on ne fait rien. »

Elle commence à ouvrir les yeux malgré la fatigue. Elle va bientôt sourire à son mari et remercier ce docteur intimidant à la voix sèche qui lui a redonné le souffle en même temps qu’il lui a greffé deux poumons. Elle hésite un instant. Comment s’appelle-t-il déjà ce médecin ? Un nom de vent des montagnes. Un vent d’Autriche. Elle cherche un peu, ne trouve pas et puis e se dit « tant pis », prend une grande inspiration et ouvre les yeux.

Texte écrit dans le cadre de « Dis moi Dix mots 2021 »

Le journal du Parti

Tout est arrivé parce que je suis coquet et malchanceux. Au Tabac-Presse, quand je me suis servi sur le présentoir à quotidien, je n’avais pas mes lunettes – je ne les porte jamais en dehors de chez moi, ça me vieillit – et j’ai pris ce que je croyais être le journal du Parti. La malchance a été qu’à la caisse j’ai croisé la femme du secrétaire de section, la camarade Borsky. Et qu’en rentrant chez moi, mon journal bien visible sous le bras, j’ai rencontré et discuté brièvement avec un camarade.

C’est bien installé dans mon fauteuil, les lunettes sur le nez que j’ai découvert ce que j’avais acheté. Quelle terrible erreur ! Un quotidien a la typographie proche du journal officiel du Parti et avec à la une une photo du grand leader. Mais il s’agissait du principal – et seul – journal d’opposition. Avec, au-dessus de la photo de notre chef bien-aimé, un gros titre le ridiculisant. Mon cœur a cessé de battre quelques instants. Les camarades avaient-ils vu ce que j’avais acheté par erreur ? Mme Borsky allait-t-elle en parler à son mari ? Mais j’ai voulu croire que, peut être, ceux que j’avais croisé n’avait pas noté mon achat scandaleux.

Mes illusions ont duré jusqu’à la réunion du parti le lendemain soir. Quand je suis entré dans l’amphithéâtre, les conversations se sont subitement arrêtées. Après quelques minutes de solitude, la réunion a enfin commencé. Moi qui habituellement intervient peu, j’ai pris la parole à de nombreuses reprises pour affirmer le hauteur de pensée du grand leader et la lâcheté de l’opposition. A la fin, j’ai discuté un peu avec les autres mais chacun semblait pressé de rentrer chez soi.

Pendant quelques jours, j’ai cru que les choses avaient repris leur cours normal. Au travail, le train train habituel. A la boulangerie, j’ai fait la queue derrière le trésorier du parti qui m’a salué aimablement. Peut-être que ce regrettable incident était oublié de tous.

Le samedi soir, mon grand plaisir est de me rendre au centre culturel du quartier et de m’installer à la buvette pour y jouer aux cartes. Ce samedi-là j’y suis allé. Une place s’est libérée à l’une des tables et j’ai pu rejoindre une partie en cours. La chance était de mon côté ce soir-là et j’ai gagné plusieurs parties de rang. Le visage de Grognek, qui n’aime pas perdre, commençait à s’allonger. Quand j’ai raflé encore une fois la mise, il s’est levé en disant qu’il devait rentrer et en partant il m’a salué d’un «Tu es très chanceux, camarade !  On raconte d’ailleurs que tu vas en avoir besoin». J’ai préféré ne pas relever. Des racontars de mauvais joueurs.

J’ai continué à vivre. Je m’efforçais de ne plus penser à cette déplorable aventure. De ne pas tout interpréter de travers. Certes la concierge, Mme Kupcek, était assez froide avec moi depuis quelques temps mais peut-être avait-elle des soucis personnels. Au travail, le dossier du barrage de la province Nord sur lequel je travaillais depuis des mois a été confié à un autre collègue. Mais la phase d’étude, dont je suis le spécialiste, touchait à sa fin et on allait me proposer un autre chantier m’a assuré le chef. Et les voitures sombres qui me suivaient lorsque je rentrais chez moi n’étaient peut-être conduites que par d’innocents travailleurs regagnant comme moi leur domicile.

J’avais évité de retourner au tabac-Presse depuis mon erreur. Surtout que je connaissais la réputation de son propriétaire et sa proximité avec l’opposition vile et lâche qui critique notre grand Leader adoré. Mais un soir en rentrant du travail je m’y suis arrêté. Il y avait peu de monde et j’en ai profité pour jeter un coup d’œil aux nouveautés du présentoir à livre. La biographie du Grand leader venait d’être rééditée avec une nouvelle préface de son fils et je l’ai feuilleté. Je l’ai reposé puis suis allé payer le journal du Parti. J’ai bien vérifié deux fois que je ne me trompais pas cette fois. A la caisse, au moment de me rendre la monnaie, le patron, un homme habituellement peu loquace, m’a fait un clin d’œil et m’a murmuré « Je vais recevoir des journaux plus intéressant que celui-ci demain, je peux vous en mettre un de côté si vous le voulez ». Je n’ai pas su quoi répondre et suis sorti précipitamment. Et là, devant le Tabac-Presse, stationnait une voiture noire.

Cette nuit-là, j’ai mal dormi. Je ne pouvais pas continuer comme cela. Il fallait que j’en aie le cœur net. Me soupçonnait-on de dérives idéologiques ? Interprétais-je tout de travers ?

Le lendemain, j’ai demandé rendez-vous au Camarade Borski, le secrétaire de ma section

Le camarade Borski est un homme très intelligent, travailleur et fidèle au grand Leader mais pas très souriant et pour tout dire un peu intimidant. Il m’a reçu dans son bureau et ne m’a pas proposé de m’asseoir pendant que je lui ai expliqué la raison de ma venue.

J’ai essayé de lui raconter l’histoire depuis le début. Mes lunettes. L’achat du mauvais journal. Sa femme que je croise a la caisse. La réunion ou tout le monde me fuit. La concierge qui me fait la gueule. Les voitures noires qui me suivent.

Sans doute était-ce l’émotion mais je dois avouer que je me suis un peu emberlificoté dans mes explications et que moi-même je ne me suis pas tout à fait compris.

Le secrétaire de section a laissé un long silence s’installer après mon explication. Puis il a pris la parole. 

‘Si je comprends bien, vous venez me dire que vous achetez des torchons d’opposition qui insultent notre grand leader adoré et vous tentez de mêler ma femme a cette sordide affaire ? »

Je ne me rappelle plus vraiment la fin de.l’entretien et toute les menaces proférées par Borski mais toujours est-il que 5 minutes après je me trouvais sur le trottoir devant la section du parti, tremblant et désespéré. Sur le chemin qui me ramenait chez moi, j’eus le temps d’imaginer ce qui risquait de m’arriver. Et puis une idée me vint.

Demain je retournerai au Tabac Presse. Le patron pourrait sans doute me mettre en contact avec un groupe d’opposition. A plusieurs on est plus fort pour se battre contre l’oppression du Grand Leader adoré…euh je veux dire contre l’oppression de cet ignoble despote !

Dyson

D’habitude je ne réponds jamais quand on m’appelle sur mon poste fixe. Personne n’utilise plus ce numéro sinon les démarcheurs téléphoniques. Mais cet après midi là, je venais de me réveiller d’une courte sieste quand il a sonné et j’ai répondu machinalement.

J’ai tout de suite reconnu sa voix. Dix ans après. Et il n’a même pas paru gêné. J’étais tellement abasourdi que je l’ai laissé mener la conversation et quand il m’a annoncé qu’il était à la gare et qu’il allait passer m’embrasser, je n’ai même pas refusé.

Mon père, qui ne m’avait pas donné de nouvelles depuis 10 ans, réapparaissait comme cela, sans un mot d’explication, et je le laissais encore une fois mener la barque à sa guise.

Je n’avais qu’à pas lui ouvrir. Tout simplement.

Non, cela ne marcherait pas. Le portail de la maison ne fermait pas, je n’avais pas de rideaux et à moins de me cacher dans les toilettes ou sous mon lit, il aurait tôt fait de me débusquer en regardant par les fenêtres. Il n’hésiterait pas, il ne reculait devant rien.

J’allais lui dire son fait à ce salaud.

Tu crois vraiment ? Comme d’habitude, il va prendre la conversation à son compte et je ne pourrai pas en placer une.

C’est alors que j’ai eu l’idée. J’ai hésité un instant car après plusieurs mois de laisser-aller j’avais fait le grand ménage de printemps le week end précédent. Tout était encore impeccablement propre et rangé. Mais bon, je ne vois mon père que tous les 10 ans, c’était une occasion spéciale non ?

Je me suis en fait amusé comme un petit fou. J’ai dispersé mes vêtements sur le sol du salon. Sur le canapé, j’ai renversé deux paquets de riz. Avec mon nouvel aspirateur Dyson, je pourrais le récupérer assez facilement.

Dans l’entrée, j’ai posé sur le carrelage le contenu de mes placards de cuisine. Pour la salle à manger, j’ai eu du mal à trouver une idée. Et puis quand il aurait vu l’état des autres pièces, arriverait-il jusque là ?

Mais, malgré tout, je suis son fils et il m’a transmis l’idée qu’il faut toujours aller jusqu’au bout. D’un projet, d’un travail, d’une trahison. Alors j’ai versé au sol le gel douche et le shampoing. Au moins cela fera briller le carrelage.

Ensuite je suis retourné au salon, j’ai poussé un peu le riz pour m’asseoir sur le canapé. Et j’ai attendu.

Connaissant mon père, ce maniaque de la ponctualité et de l’ordre, il allait être parfaitement à l’heure.

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Anne-Charlotte Berthomiet

Je la hais. Je ne sais pas comment j’en suis arrivée là mais c’est bien de la haine pure. Froide et presque détachée de son objet. Ce sentiment je l’ai longtemps combattu ou du moins tenté de l’apprivoiser. Mon moi rationnel et poli, mon moi social-démocrate s’adressaient à mon moi sauvage en soulignant tout ce que cette personne pouvait avoir comme bons côtés, ses probables traumatismes personnels. Cela a marché un temps, d’autant plus que j’avais mis le maximum de distance entre elle et moi.

Il a suffi, par un simple jeu de réorganisation d’organigramme, que nous nous retrouvions dans le même service à quelques portes l’une de l’autre et, surtout, contraintes de travailler régulièrement ensemble pour que, telle une flamme étouffée qui retrouve de l’oxygène, tout explose.

Maintenant que je lui ai lâché la bride, cette haine prospère. Au début, je la ressentais, la décrivais, comme une tumeur qui insidieusement colonisait les organes l’entourant. Mais cette comparaison était bien trop péjorative. Car cette détestation, c’est aussi une formidable source d’énergie. Quand je relâche mon propre jugement petit bourgeois, je l’apprécie, je la goûte, je la savoure. Elle me réchauffe, me fait me sentir vivante et étrangement apaisée. Comme l’amour, la haine vous nourrit. Cela sonne comme un cliché mais maintenant que je le vis je le ressens dans toutes mes tripes.

Anne-Charlotte Berthomiet. Elle s’appelle Anne-Charlotte Berthomiet. Elle est en charge de la division achat de l’entreprise où je dirige le service juridique. Nous avons sensiblement le même âge et un parcours de bonnes élèves ayant choisi d’investir un milieu professionnel peu ouvert aux femmes. Le BTP. Une vie familiale classique. Mariées, 2 enfants en primaire. 

Que nous ne nous entendions pas n’était pas étonnant. Trop de points communs apparents. Et une attitude face à la vie diamétralement opposée. Elle redoutait. Je laissais venir. Elle soupçonnait. Je faisais confiance. Elle affrontait la difficulté bille en tête. J’esquivais tant que je pouvais. Elle donnait tout pour son travail. Je n’y voyais qu’un gagne pain.

Tout cela aurait pu faire le lit d’une détestation ordinaire, d’une relation faite de sourires froids et de pensées méprisantes. Mais il y a eu un moment de cristallisation. Une étincelle qui a déclenché l’incendie. 

En janvier dernier, j’ai accueilli une stagiaire de 3ème. La fille d’une amie de mon frère. Un service rendu pour quelqu’un que j’appréciais. La semaine où le stage était programmé ne pouvait pas plus mal tomber pour moi. Une nouvelle directive européenne venait d’être adoptée et les règles d’importation de nos fournitures en étaient bouleversées. J’allais devoir pondre en urgence des notes juridiques et me plonger dans le droit européen. Avec, dans les pattes, cette gamine que j’allais devoir occuper.

Le vendredi avant son arrivée, dans la salle de pause où je buvais un café, j’en parlais à mes collègues, leur demandant s’ils ne pouvaient pas m’en décharger quelques heures la semaine suivante en lui confiant un tâche quelconque. Comme je m’y attendais, un silence de mort accueillit ma demande. Puis, à mon grand étonnement, Anne-Charlotte Berthomiet me proposa de la prendre 2 jours sur les 5 dans son service.

Je ne pense pas qu’elle l’avait fait en ayant à l’esprit ce qui allait se passer. C’était sans doute simplement plus fort qu’elle. 

La petite, Eléane, était charmante. Timide mais avec une volonté de bien faire touchante. Curieuse et futée également. Et elle me regardait avec des grands yeux plein d’admiration. Le mercredi soir lorsque je l’ai accompagnée dans le bureau d’Anne-Charlotte Berthomiet pour la lui confier les 2 derniers jours de son stage, je l’ai presque regretté. J’allais devoir faire mes photocopies toute seule et aller chercher mon café moi-même.

Le jeudi, j’ai à peine aperçu Eléane. Elle est passée deux ou trois fois devant mon bureau mais semblait trop occupée pour s’arrêter discuter. Le soir on s’est croisées alors que je partais mais elle m’a juste souri et s’est dépêchée de retourner dans le bureau d’ Anne-Charlotte Berthomiet .

Le lendemain c’était le dernier jour de la semaine et de son stage et j’avais tellement bien avancé dans mes dossiers que j’ai décidé de reprendre la petite avec moi. J’avais envoyé un mail pour avertir Anne-Charlotte  dès 7h30 du matin depuis chez moi mais à 11 h je n’avais toujours pas de réponse et pas d’Eléane en vue. Je suis donc allée dans le bureau d’Anne-Charlotte Berthomiet pour récupérer ma stagiaire. Quand je suis arrivée, elles étaient toutes les deux plongées dans leur travail. Un tableau touchant. La petite s’était installée sur une table d’appoint à quelques dizaines de centimètre d’Anne-Charlotte et était absorbée par le classement de fiches.

J’ai toussoté et elles ont toutes les deux relevé la tête. Anne-Charlotte Berthomiet m’a regardé longuement avant de prendre la parole, laissant le silence s’installer comme elle sait si bien faire.

Ah Marianne, j’allais répondre à ton mail justement. Merci de ta proposition mais j’ai encore besoin d’Eléane. Elle préfère remplir la mission que je lui ai confiée plutôt que faire tes photocopies…

Eléane semblait gênée et rougit. Je n’ai pas voulu la mettre en porte à faux. Cette femme l’avait manipulée. Elle ne perdait rien pour attendre.

Un peu avant midi je suis allée aux toilettes. Pendant que j’étais dans une cabine quelqu’un est entré et a commencé à se laver les mains. Un téléphone a sonné et une conversation s’est engagée. C’était la petite. J’ai compris que son interlocutrice devait être une de ses copines de collège.

Oui c’est mon dernier jour. Je suis trop deg’ que ce soit déjà fini ! J’adore travailler dans les bureaux… Oui super bien ! Surtout depuis hier. Anne-Charlotte elle m’a demandé de réunir des factures et de faire un tableau de classement… Ma maîtresse de stage, elle est gentille mais bon elle m’a juste donné à faire des photocopies et elle a passé son temps soit à parler à des copines au téléphone en disant qu’elle était débordée, soit à commander des choses sur Internet. Elle croyait que je la voyais pas…  Mme Berthomiet, elle c’est une vraie bosseuse ! 

J’attendis que la punaise eût fini sa conversation et reparte avant de sortir de la cabine. 

J’avais appelé quelques amies c’est vrai, mais pas plus que 4 ou 5 par jour. Et sur Vente Privée il y avait des affaires incroyables cette semaine là. Mais quelle petite punaise ! La  Berthomiet l’avait formatée.

En fin d’après midi, lorsqu’Eléane vint me voir pour me faire remplir et signer son bilan de stage, je vis qu’Anne-Charlotte Berthomiet avait joint un post-it où  elle chantait les louanges de sa nouvelle protégée. Je félicitais celle-ci bien sûr. Puis lui demandais d’aller me photocopier un ou deux articles pendant que je remplissais son évaluation. 

Elle laissa son sac à dos Eastpack sur la chaise, le petit agneau. J’avais envisagé d’y glisser mon i phone et de la faire contrôler par les vigiles de l’entrée mais je ne suis pas un monstre. Je me contentais d’ouvrir son yop et de le coucher sur le côté.

L’évaluation ne me prît que quelques minutes. D’abord les croix. Très satisfaisant / Satisfaisant / Moyennement satisfaisant / Insuffisant. Je ne suis pas un monstre.  Je ne cochais aucun “insuffisant”. Du “moyennement satisfaisant” partout. Et le commentaire que j’avais poli tout l’après midi me vint naturellement sous la plume.

“Eléane a été présente pendant la totalité de son stage. Elle gagnerait à écouter les conseils des adultes et à moins soupirer quand on lui confie une tâche. Une meilleure hygiène personnelle doit également être observée à l’avenir”. 

Quand elle revint et que je lui tendis l’évaluation, elle n’osa pas la lire devant moi. Je lui souhaitais une très bon week-end et lui dis que puisqu’elle avait passé une bonne partie de son stage avec Mme Berthomiet, j’étais allée lui faire valider mon évaluation.  

Voici donc comment ma guerre personnelle avec Anne-Charlotte Berthomiet commença.

Tous les jours quand nous nous croisons dans le couloir ou dans la salle de pause, je lui souris. La complimente sur sa bonne mine ou sur sa dernière réussite professionnelle. Elle me sourit en retour avec son air calme et serein. Qu’elle en profite tant qu’elle peut. 

Depuis son balcon

Depuis son balcon, il surplombait un petit parc. Lorsque la température le permettait, il aimait s’installer sur l’avancée couverte pour échapper au studio sombre qu’il ne quittait que rarement. En cette saison, il attendait la fin de matinée, une fois le soleil caché par l’immeuble d’à côté. Assis sur une chaise de rotin, les pieds appuyés contre le garde corps, ses boissons à portée de main, il contemplait ce coin de verdure et surtout, ses visiteurs.

Et il les interpelait ou commentait à haute voix leurs faits et gestes. C’était comme être face à un écran de télévision, sauf que vous pouviez vous adresser aux personnages. Les faire rire ou sursauter, les choquer, les perturber, les chasser…

Les bières fraîches qu’il conservait dans une glacière à ses pieds lui permettaient de profiter à plein de ce passe temps. Dans son état normal, il n’était qu’un homme vieillissant et renfermé dont le peu de contact avec les autres avait réduit à peau de chagrin des aptitudes sociales déjà peu développées à l’origine. Mais l’effet Kronenbourg, comme il l’appelait, faisait des miracles.

A partir de la moitié de sa deuxième canette et jusqu’à la fin de la troisième, il faisait montre, trouvait-il, d’un humour élégant et subtil. C’est dans ce laps de temps qu’il arrivait à faire rire les dames promenant leurs caniches, les écoliers sur le chemin de l’école ou les salariés se dirigeant vers l’arrêt de tramway.

Vers la fin de sa troisième bière commençait la phase qu’il qualifiait lui-même de “période Bigard”. De légèreté et d’élégance, il faisait table rase. Le lendemain, au réveil, il rougissait au souvenir des saillies qu’il avait lancé alors par delà la balustrade. Les cibles de ces mots d’humour, en bas dans le parc, affectaient le plus souvent de ne pas l’entendre et le laissaient s’égosiller.  

Ensuite, vers la cinquième canette, c’était le temps du repentir et des gémissements. La honte, la mélancolie l’envahissaient. Et il se mettait à deviser sur la solitude, l’injustice du destin, l’humanité qui courait à sa perte. Sur sa mère qui n’était plus, sa famille indifférente, son fils ingrat et ses voisins insupportables. Et puis il parlait souvent de Marie. Sa femme. Cette Jézebel. L’amour de sa vie. Cette traîtresse. Cet ange magnifique. Ce démon immonde. 

Et puis quand il ouvrait la sixième canette, c’était le début de la fin. Surtout pour ses voisins. Il chantait. Il avait toujours eu une mémoire et une oreille musicale défaillantes.  Donc quand il reprenait quelques tubes des années 1980, du Sardou ou du Gold principalement, c’était un massacre. Les Lacs du Connemarra se transformait en un bassin d’orage maronnasse, Capitaine abandonné en un naufrage absolu, les Femmes des années 1980 se mélangeaient avec la femme libérée de Cookie Dingler.

Lentement, le chant se faisait moins puissant, les pauses se multipliaient et peu à peu  il s’endormait. C’est la chute de la canette qui se répandait sur ses charentaises qui le réveillait. 

C’était le début de la soirée et le parc était à nouveau calme. Malgré son mal de tête et sa bouche pâteuse, il vivait alors un moment de calme et de sérénité. Il pensait à la petitesse de l’homme par rapport à l’Univers, à la définition du temps dans la théorie quantique, au réchauffement climatique qui menaçait les passereaux qui s’ébattaient sous ses yeux. Et puis il se rappelait que la supérette allait bientôt fermer et qu’il fallait aller acheter sa bière pour le lendemain.

Villefranche-de-Rouergue

Ça s’est passé à Villefranche-de-Rouergue. Je ne sais pas si vous connaissez Villefranche-de-Rouergue. Quand j’y repense, et j’essaie d’éviter, me reviennent quelques images. Ses petites ruelles étroites, sa place centrale à l’ombre d’un immense clocher, ses magasins fermés en centre ville et le nombre assez incroyable de crottes de chien sur ses pavés.

Et puis bien sûr, et avant tout, cette femme dans la rue. Je l’ai croisée peu après m’être garé, alors que je suivais les panneaux “Office du Tourisme”. Elle n’avait rien de remarquable sinon son regard. Elle me fixait d’un air indescriptible. Stupéfaite. Incrédule. Affolée. Un mélange de tout cela. Je me suis retourné, pensant qu’il y avait Tina Turner ou un kangourou derrière moi. Mais non, j’étais tout seul dans la venelle et c’est bien moi qu’elle regardait. Un peu gêné, j’ai continué mon chemin. Avant de quitter la ruelle je me suis retourné. Elle me regardait toujours.

Je remontais chez moi  après deux semaines de vacances en Camargue quand j’ai fait une pause à Villefranche-de-Rouergue. J’aurais pu choisir Rodez ou Cahors. Mais ce fut cette ville dont je ne vais pas citer le nom encore une fois. Cette ville où cette femme habitait. Cette femme qui déciderait de sortir faire un tour en ville ou une petite course pile au moment où je me garais dans la rue principale de Villefranche-de-Rouergue. Et où je me dégourdissais les jambes avant d’essayer de trouver un troquet où manger rapidement une salade, un croque-monsieur, ou mieux encore un Croque Madame. Vous savez, les croque-monsieurs avec un oeuf au plat par dessus. J’adore ça.  Cette femme, donc qui, lorsqu’elle me croiserait par hasard à 3 heures de l’après midi dans une ruelle vide de sa ville natale n’en croirait pas ses yeux.

Et qui une fois que j’aurais disparu au coin de la rue où elle avait fait ma rencontre me suivrait.

J’ai donc poursuivi ma marche dans les petites ruelles, en espérant me diriger  vers un quartier plus vivant que celui où j’étais. J’ai tourné une fois à droite puis à gauche pour me retrouver finalement dans ce qui devait être la principale rue piétonne de la ville. Quelques boutiques semblaient ouvertes. C’est dans le reflet de la vitrine de  l’une d’entre elles que j’ai vu la femme à 20 mètres derrière moi. Elle n’était plus seule. 2 autres individus de sexe féminin l’avait rejointe. Et toutes ne me lâchaient pas des yeux.

J’ai ri un peu nerveusement. J’ai hésité à aller leur demander ce qu’il se passait mais leur visage, leur regard n’étaient pas spécialement chaleureux. J’ai alors décidé de faire ce que la reine d’Angleterre aurait fait en de telles circonstances : les ignorer et continuer ma promenade à la recherche d’un ravitaillement.

Si vous me permettez une incise, se référer à la bonne vieille Elizabeth quand vous êtes face à un choix difficile est une méthode très efficace pour l’avoir à maintes reprises expérimentée. 

Des femmes inconnues vous suivent dans la rue en vous regardant d’un air torve et en chuchotant entre elles ? Ignorez, relevez la tête et poursuivez votre chemin !

Votre belle-fille se répand dans les médias, accusant votre fils d’adultère ? Ignorez, méprisez et buvez votre thé comme si de rien n’était. 

On vous offre un livre que vous avez déjà lu ou d’un auteur que vous méprisez profondément ? Souriez vaguement et donnez le rapidement à votre dame d’atour (si vous n’en avez pas, un passant fera l’affaire)

Elisabeth, un modéle que cette femme !

Pour revenir à Villefranche-de-Rouergue, j’étais donc si vous vous en souvenez en train de marcher dans ses ruelles encombrées de déjections canines, suivi par un groupe de 3 femmes et à la recherche de quoi me sustenter avant la seconde partie de mon trajet vers mon domicile girondin. J’habite en effet la banlieue de Bordeaux.

Disons le tout net, Villefranche-de-Rouergue centre, en août et en plein milieu d’après-midi, ce n’est pas la Rue Sainte-Catherine pendant les soldes. En gros, il y avait moi et les 3 femmes. Qui entre temps étaient maintenant 8. Et qui me suivaient toujours en chuchotant. 

A l’angle de la rue de la République (la grande rue piétonne) et de la rue du Sénéchal (précisions à destination de ceux d’entre vous qui connaissent Villefranche-de-Rouergue), je tombais sur un Kebab ouvert. Je m’y engouffrais et commandais un spécial Américain avec grandes frites et Coca Zero. Avec sauce algérienne le spécial Américain. J’avais pensé m’installer en terrasse mais à la vue du petit groupe de femmes qui s’était regroupé de l’autre côté de la rue, j’estimais plus prudent de rester à l’intérieur. Elles étaient plus d’une quinzaine maintenant.

Vous trouvez peut être que face à une telle situation je me comportais avec flegme. Disons que ma notoriété importante dans le milieu des bibliothèques m’amènent souvent à être reconnu. Mais principalement à proximité immédiate de l’établissement où je travaille. Quand je vais au Restaurant Universitaire par exemple. Ou que je me gare sur le parking du personnel. Là on était à plus de 300 km de ma bibliothèque et même si j’ai signé un article dans le BBF il y a 4 ans, cela n’expliquait sans doute pas le phénomène dont j’étais le témoin. Et la victime. Une fois avalé mon Kebab, mes frites et bu mon soda frais, je retrouvais un peu de dynamisme et je décidais de prendre les choses en main.

Face à l’inconnu, parfois il faut foncer ! Voici ce que dirait Elisabeth. Je remontais donc mon pantalon de jogging, ouvrit la porte du Kebab et, d’un air décidé, me dirigeait vers le groupe féminin. Elle me regardèrent approcher sans réagir. Arrivé devant elles, je pris la parole d’une voix que j’espérais ferme et décidée

Chères dames de Villefranche-sur-Rouergue (J’ignorais à l’époque qu’on disait Villefranchoises…) je vous salue ! J’ai l’impression que vous me suivez depuis un petit moment et je suis à votre disposition si vous avez une question, une demande particulière…

Les Villefranchoises ne répondirent pas tout de suite. Elle se régardèrent entre elles. Plus précisément, la femme que j’avais croisé initialement et qui avait été ma première filocheuse devint le centre des regards. Elle finit par prendre la parole.

C’est pas Dieu possible d’avoir votre visage Monsieur. C’est celui de mon père trait pour trait. Pas son visage de maintenant, il a 80 ans. Mais son visage jeune. Vous êtes son portrait craché…

Avant que je puisse lui répondre et lui exposer cette fameuse théorie sur les 7 sosies que nous aurions chacun de par le monde, une autre femme prit la parole.

Mais pas du tout Chantal, tu dérailles. Il ressemble pas à ton père. Ton père est roux et a un gros nez. Ce monsieur c’est le sosie de mon fils, celui qui travaille à Clermont Ferrand. c’est ahurissant comme il lui ressemble !

Et une autre à son tour

Mais vous êtes folles les filles, c’est Frédéric François. Ces yeux, ces sourcils, mais enfin c’est lui…

Et cela ne s’arrêta pas là. Chacune des 17 femmes (j’eus le temps de compter) prit la parole tour à tour pour affirmer que j’étais la reproduction trait pour trait de son cousin, de Fernandel, de l’ancien instituteur de leur fille, de Barack Obama et j’en passe…

Je profitais de l’agitation de la discussion pour m’esquiver discrètement et rejoindre ma voiture, démarrer et quitter le plus rapidement possible Villefranche-de-Rouergue. 

Voici donc ce qui s’est passé (à Villefranche-de-Rouergue). Vous pouvez ne pas me croire mais c’est l’exacte vérité. Je n’ai pas vraiment d’explications. Sauf une peut-être.

J’ai toujours pensé que je ressemble à Monsieur tout-le-monde. 

C’est peut-être vrai finalement.

Qui se souvient de Merle Oberon ?

Merle Oberon – Stage Publishing Company, Inc., photograph by Robert W. Coburn – CC By

– Qui se souvient de Merle Oberon ? Vous vous en souvenez vous de Merle Oberon ?

Le vieil homme était assis à la terrasse d’une brasserie du Boulevard Saint Germain. Juste à côté de moi. J’avais échoué là après une réunion particulièrement pénible et je m’apprêtais à me consoler avec une pinte de bière fraîche.

– Qui se souvient de Merle Oberon ? Vous vous en souvenez vous de Merle Oberon ?

L’homme s’adressait bien à moi, il me regardait droit dans les yeux. Il semblait très âgé mais parfaitement lucide.

J’ai toujours été fort au Trivial Pursuit, j’adore le cinéma hollywoodien et les actrices de son âge d’or.

– Oui, lui répondis-je, je connais Merle Oberon.

Je ne l’avais vue que dans un film, Les Hauts de Hurlevent, mais je savais qu’elle avait été une grande star entre la fin des années 30 et le début des années 50. Qu’elle avait aussi une histoire personnelle originale. Née métisse en Inde coloniale, elle s’était inventée d’autres racines pour pouvoir faire carrière. Il n’était pas bon d’être un sang mêlé à cette époque. Elle racontait qu’elle était née en Tasmanie. Elle s’y était même rendue à la fin de sa vie pour une cérémonie d’hommage mais n’était finalement pas sortie de sa suite de palace et était repartie très rapidement. A la fin des années 1940, un grave accident de la route l’avait défigurée et malgré les cicatrices, elle avait continué sa carrière. Son mari d’alors, un célèbre directeur de la photographie, avait inventé pour elle, disait-on un projecteur qui permettait de faire disparaître ses cicatrices sur la pellicule. Je résumais cela au vieil homme, avec l’air modeste que je sais arborer dans ces circonstances.

Le vieil homme siffla entre ses lèvres.

Mais vous avez quel âge ? me demanda t-il d’un air amusé. Je croyais qu’il fallait être un cacochyme dans mon genre pour s’intéresser à une actrice célèbre il y a 70 ans.

– On a tous ses perversions. C’est votre actrice préférée ?

– Pas vraiment. Je m’en souviens car mon père était fou d’elle. Il avait un faible pour les brunettes. Et figurez-vous que là, comme vous me voyez, je l’attends…

– Mais c’est formidable d’avoir encore un parent à votre âge !

– Mais non, grand benêt, je vous parle de Merle Oberon.

Je restais interdit puis je crus comprendre.

– Vous allez la voir dans un des ses films qui repassent dans le quartier ? à L’Action Christine ?

– Non je l’attends, elle ! Vous êtes bouché ou quoi ?

– Elle est bien morte à la fin des années 1970 non ?

– C’est ce que je croyais aussi, jusqu’à la semaine dernière… J’étais assis à cette terrasse comme chaque après-midi et je l’ai vu passer. Depuis, chaque jour, elle apparaît à peu près dans ces heures.

J’allais finir rapidement ma bière et laisser là le pauvre vieillard lorsque je le vis se figer. Je suivis son regard. La femme était très belle. Et son visage fascinant. Elle ressemblait à Merle Oberon. Indéniablement. Merle Oberon à 30 ans. Et les vêtements qu’elle portait semblaientt sortis d’une autre époque tout en étant parfaitement neufs.

– C’est incroyable cette ressemblance !

Et l’homme qui l’accompagne, c’est aussi un sosie selon vous ? me lâcha le vieil homme d’un ton un peu méprisant.

L’homme était mince et lui aussi d’une allure à la fois élégante et décalée. Son costume tris pièces, son chapeau. Et son visage, cette fine moustache. C’était lui, sans aucun doute. Laurence Olivier. Jeune.

Lui je l’ai jamais aimé. Il a trompé Vivien Leigh, l’a laissé tombé et mourir seule. commenta le vieil homme.

Le couple s’était arrêté à quelques mètres de nous le temps que l’homme allume la cigarette de sa compagne. Ils repartirent ensuite et se fondirent dans la foule parisienne.

Le vieil homme me regardait avec amusement. Il voyait bien que j’étais secoué.

Au début j’étais comme vous. Je cherchais des explications logiques. Ressemblance. Concours de sosie. Mais un jour il a bien fallu que j’arrive à la conclusion la plus logique. C’est vraiment eux.

– Merle Oberon… Laurence Olivier

Oui entre autres. Eux on les voit ici l’après midi. Mais j’ai repéré plusieurs autres endroits. Vers la Place de la Bastille, dans un troquet, le matin vous pouvez voir Pierre Mendès-France venir prendre son café avec Paris-Soir sous le bras. Vers le Père Lachaise, en fin d’après-midi, on peut croiser Maria Callas et Onassis promenant un horrible petit Chihuahua.

Je ne savais quoi répondre. En fait, j’aurais bien aimé ne pas le croire mais je savais qu’il disait vrai. Les deux personnes que je venais de voir étaient bien Merle Oberon et Laurence Olivier. Je le sentais au fond de moi.

Et vous savez ce qui me semble le plus incroyable ? Et bien, personne ne les calculent comme disent les jeunes. Plus personne ne regarde autour de soi et à part les vieux solitaires dans mon genre ou dans le vôtre, rats de cinéma ou de bibliothèques, personne ne les reconnaît. C’est peut-être d’ailleurs pour ça qu’il se permettent de sortir comme si de rien était.

Pendant que le vieil homme me parlait, mes yeux parcouraient son visage et mon coeur s’était mis à battre la chamade. Ces yeux sombres, ces pommettes, cette voix… J’avais vu Les Enfants du Paradis il y a longtemps mais c’était lui… Jean-Louis Barrault.

Il se leva difficilement. Repris son chapeau sur la table et me dit en me faisant un clin d’oeil

Bon je dois y aller. Ma femme n’aime pas que je la laisse trop longtemps seule. Et vous connaitriez Madeleine, vous sauriez qu’il ne fait pas bon la contrarier ! A demain peut être.

Une lettre de Roger Castel

J’étais sur mon balcon depuis plus de 10 minutes, le stylo à la main. Le bloc de correspondance posé sur la table en teck devant moi était encore vierge. Il allait pourtant falloir que je l’écrive cette satanée lettre.

Madame Gonthier, chère voisine,

C’est un homme profondément honteux qui commence cette lettre…

Roger, reste sobre. Repentant mais sobre.

Madame Gonthier, Très chère voisine

Par la présente, je vous prie de recevoir mes excuses les plus plates et les plus sincères. J’ai eu hier, sur le parking de notre résidence,  des mots à votre encontre que je regrette vivement.

Même si vous ne savez pas conduire et que vous avez totalement défoncé le côté droit de ma voiture, rien ne saurait…

C’est une lettre d’excuse Roger. Elle ne sait pas conduire mais tu le lui as assez dit hier. 

J’ai eu  hier, sur le parking de notre résidence, d es mots à votre encontre  que je regrette vivement. Malgré les dégâts sur mon véhicule, rien ne saurait justifier les mots blessants que j’ai proférés. 

Mon âge certain, mon éducation méditerranéenne, la mort récente de mon chat, seul compagnon d’un vieil homme déclinant, le prix de ma Volvo S 40 finition chromée avec radar de recul, ne sont pas des excuses qui j’avancerai.

Je suis impardonnable. Je ne me le pardonnerai pas, croyez-le.

Ce qui me peine le plus c’est que vous puissiez penser que le visage que je vous ai montré hier, sur ce parking, me résume. Je ne suis pas un vieil homme ordurier et misogyne, je ne pense pas que “les femmes ne devraient pas conduire” ou que “plutôt que sortir à tout propos vous feriez mieux de rester chez vous à vous occuper de vos gosses”. Non, ces mots ne me ressemblent pas. Toutes les femmes que je côtoie pourront témoigner de mon grand respect pour la jante f​éminine.”

Jante ? Ca s’écrit comme ça ? où est le Larousse?

Toutes les femmes que je côtoie pourront témoigner de mon grand respect pour la gent féminine. J’ai de nombreuses amies femmes. Ma mère était une femme, mon ex-épouse également.

Mais quelles bêtises es-tu en train d’écrire Roger ! Raye la dernière phrase et finit cette lettre rapidement.

Je vous adresse donc à nouveau toutes mes excuses et j’espère que vous saurez me pardonner, Chère Madame Gonthier. Je compte sur votre discrétion sur ce lamentable incident lors de la prochaine visite de ma fille. Je sais que vous vous connaissez et je ne voudrais pas que l’image qu’elle et mes petites filles ont de leur vieux père et grand-père aimant soit atteinte. Vous connaissez leur sensibilité et leur tempérament et vous ne voudriez pas me laisser seul un dimanche entier face à elle six si jamais elles apprenaient mon comportement”

Non Roger, ça fait trop suppliant. Soit plus fin, Roger.

Je vous adresse donc à nouveau toutes mes excuses et j’espère que vous saurez me pardonner, Chère Madame Gonthier. Je connais votre discrétion et grandeur d’âme. Bien évidemment, les dégâts provoqués sur nos deux véhicules seront entièrement à ma charge ainsi que le remplacement de vos pneus avants un peu usés à ce que j’ai pu constater. 

Votre sincère, repentant et honteux voisin, Roger Castel.

Bon laisse reposer un peu Roger, tu relis ça après ta sieste, tu recopies la version finale et hop dans la boîte aux lettres d’Ayrton Senna !

Ayron senna

La tête sur son épaule

Le train avait quitté Montparnasse depuis à peine vingt minutes. La tête sur son épaule lui pesait de plus en plus. Il avait toujours envié cette capacité à s’endormir n’importe où. Cela l’agaçait également, ce talent pour s’abstraire instantanément de la vie. Il ne savait pas faire.

Dans quatre heures ils seraient à Hendaye. Pour le train, car il savait que de conversation il n’y aurait point, il avait emmené deux livres commencés des mois auparavant. Un Amélie Nothomb et un polar norvégien. Il pensait parfois écrire un article sur les meilleurs livres à ne pas lire. Nothomb était parfaite. La quatrième de couverture, quelques pages picorées ici et là et vous aviez l’impression d’avoir lu le bouquin. Sans avoir besoin d’aller plus loin. Ce n’était pas une critique de sa part, il aimait les écrivains qui n’en imposent pas, qui sont dans la légèreté y compris de leur texte. 

La tête sur son épaule bougea légèrement, il en profita pour trouver une position plus confortable. De l’autre côté du couloir, une femme les regardait, attendrie. 

Il s’en était rendu compte sur les bords de seine, quelques semaines auparavant. Etait-ce le pont du 1er ou du 8 mai ? Il ne savait plus. Ils étaient assis à terre, le dos contre le mur. Ils lisaient. Enfin lui avait un livre dans les mains et il regardait les gens passer.  Et puis la tête s’est posée sur ses cuisses. Il a commencé à lui caresser les cheveux, puis à lui masser le cuir chevelu. Et très vite, les yeux se sont fermés, la respiration est devenue profonde et régulière. Et c’est là, ses mains caressant l’extrémité capillaire de l’être aimé, qu’il a compris. 

Il ne lui en a pas parlé. Le somme s’est achevé, la tête s’est redressée puis ils sont partis, reprendre leur vie, qui ne coule pas hélas toujours comme un week end du mois de mai. 

Depuis il a essayé de lui en parler. Souvent le soir en revenant chez eux il répétait son petit laius. Il sonnait bien dans la rue ou à l’arrêt de Tramway. Mais quand il arrivait chez eux et que cette tête se tournait vers lui, ces yeux le regardait, il ne pouvait pas.

Dans ce train, ce samedi de fin juin, alors que la locomotive à grande vitesse file à plus de 300 km/h à travers les plaines du Sud-Ouest, il prend son courage à deux mains. Lentement, il fait bouger son épaule pour que le tête se redresse. Elle met un moment à réagir et puis doucement elle reprend sa position verticale. Les yeux ensommeillés le regardent, interrogatifs. Il ne faut pas hésiter alors il  le dit d’une traite.

“ Loulou, je trouve que tu as de plus en plus de pellicules… Il faut que tu t’achètes un shampoing adapté !”

Seconde union

Jean-Paul est  à la retraite depuis 10 jours exactement. Et aujourd’hui est un très grand jour pour lui.

Il a travaillé plus de 40 ans dans la même entreprise, un laboratoire pharmaceutique. Sans faire une carrière extraordinaire il a progressé régulièrement et pourrait jouir d’une pension somme toute coquette. Même la somme qu’il versait chaque mois à son épouse – son ex-épouse  se reprend-t-il – lui laissera de quoi vivre agréablement. Et puis aujourd’hui est un grand jour.

Le divorce l’avait pris par surprise 5 ans auparavant. Son couple avait basculé depuis des années dans une guerre froide mais il pensait qu’ils s’y étaient tous les 2 habitués et qu’à leur âge, le plus facile était de ne rien changer. Il se trompait.

Face à une retraite qui s’annonce solitaire – quelques amis qu’il voit de moins en moins, de grands enfants installés loin – il a pris une grande décision. Adopter un chien.

Il en rêve depuis ses 20 ans. Depuis la mort de Gaia, son caniche adoré. Accueilli chez lui quand sa grand-mère, sa précédente propriétaire, était entrée en maison de retraite. Un chien taciturne et peu affectueux, mais qui avait transformé sa vie d’enfant unique. Les promenades quotidiennes, les lancers de balles dans le jardin, les caresses devant la télé…

Gaia était morte à près de 16 ans, quelques semaines avant le mariage de Jean-Paul.

Depuis, il s’était trouvé de nombreuses et excellentes excuses pour ne pas avoir de chien. Le petit appartement des premières années, l’arrivée des enfants, puis quand ils avaient emménagé dans une maison avec jardin et que les enfants avaient grandi, le temps qu’il aurait fallu consacrer à un chien. Il travaillait beaucoup, partait tôt et  rentrait tard.

Pendant longtemps, en lui-même, il avait accusé sa femme d’avoir fait blocage. Elle travaillait à temps partiel après tout. Et puis, ses remarques continuelles “Et ne compte pas sur moi pour le sortir !”  “Et bien sûr, qui ramassera des poils et ses crottes ? Bobonne comme d’habitude !”. Mais pour être honnête, comme pour beaucoup d’autres renoncements, les grands voyages, le roman qu’il n’avait pas écrit, sa femme – son ex-femme- a eu bon dos.

Aujourd’hui il est seul, libre et il va enfin l’avoir son chien. Depuis un mois, il a visité plusieurs élevages, comparé les races, mûri son choix. Caniche ou Lévrier afghan ? L’alternative, le choix final s’est joué là. Et finalement hier soir il s’est décidé. Ce serait le lévrier. Un chien racé, altier et nerveux . Une crinière impossible à entretenir mais magnifique. Il va déposer aujourd’hui son chèque de caution chez l’éleveuse. Son chien ne serait sevré que dans trois semaines mais il saurait être patient.

C’est en allant à l’élevage qu’il passe devant le refuge SPA. Il a un peu mauvaise conscience de ne même pas avoir essayé d’y trouver un chien à son goût. Mais comme pour les voitures, il préfère le neuf à l’occasion. Et les pures-races aux bâtards.

Son choix est fait, il n’y a plus d’enjeu et il est en avance. En un instant, il décide de s’arrêter et de jeter un coup d’oeil. 

La dernière fois qu’il est venu, un dimanche d’ennui, il n’est pas resté très longtemps. La foule, les aboiements des chiens surexcités, leurs regards suppliants, tout l’avait fait rapidement fuir. Ce matin là, le refuge est calme et déserté. Quelques bénévoles discutent dans le bâtiment d’accueil. Il s’approche du chenil. Les chiens le repèrent très vite et les plus nerveux d’entre eux ne se tiennent plus. Il a tout son temps tout à coup, et il passe devant chacune des cinquante cases. Cinquante paires d’yeux. Certaines vous cherchant, d’autres fuyantes. Cinquante façons d’aboyer ou de rester silencieux, de sauter contre les grilles ou de se plaquer au sol. Cinquante histoires.

C’est dans la vingtième cage qu’il la voit. Une grosse mémère d’une race indéterminée. Sans doute un croisement d’épagneul avec Dieu sait quoi. Elle ne ressemble vraiment à rien. A la différence de ses voisins de box, elle ne jappe pas, ne saute pas contre la grille. Elle est allongée et le regarde avec espoir et des grands yeux suppliants. Elle tremble. Il passe très vite. Mais une fois fini son tour, il revient devant la cage.

Ce n’est pas un lévrier se dit-il comme pour se convaincre.

Et là tout à coup, sorti de nulle part,  il s’entend penser “Ce n’est pas une Sandra”. Sandra, sa femme. Enfin, son ex-femme. Grande, toujours impeccablement coiffée, froide et racée. Spectaculaire. Mais si peu chaleureuse. 

Il a toujours choisi des Sandra dans sa vie. Suivi des études de commerce plutôt que celles de Lettres dont il rêvait. Pris un métier ennuyeux mais qui payait bien. Parce que c’est ce qui se faisait. 

Il a été amoureux de sa femme au début sans doute. Quand l’autre n’existe que par l’image qu’on se fait de lui. Les 24 années suivantes il a vécu à côté d’elle.

Tout va bien Monsieur ? 

C’est un bénévole du Refuge qui s’inquiète car cela fait 5 minutes qu’il est accroupi sans bouger devant la cage.

Non. Enfin oui, tout va bien. Elle a quelle âge, cette chienne ? Elle s’appelle comment ? 

1 heure plus tard, Jean-Paul est dans sa voiture. Indiana – Elle s’appelle Indiana – est sur le siège arrière. Quand ils ont ouverts la cage tout à l’heure, la rencontre a été pleine de retenue. Elle ne lui a pas sauté dessus mais s’est laissé caresser avec avidité. Et puis au bout d’une minute, elle lui a sauté dessus sans retenue. Elle a 8 ans et une mauvaise dentition. 

Maintenant Jean-Paul est en retard pour aller chez l’éleveuse. Vu qu’elle est aussi aimable que l’était Sandra, il se dit qu’il va se faire battre froid. Mais il sait comment gérer après 25 ans d’entraînement.

La petite levrière Afghane – il ne sait pas si ça se dit – il va l’adopter. Parce qu’il est un homme de parole. Et parce qu’elle est jeune et qu’il se dit qu’avec Indiana il vont bien l’éduquer. Déjà il ne l’emmènerait pas chez le toiletteur et il ferait en sorte qu’elle ne ressemble pas à un chien de concours.. Et puis il va lui trouver un nom pas prétentieux qui lui ira bien. Genre Poupouille ou Chichoune.