Conte de fées

Quand j’étais enfant, j’adorais les contes de fées. J’en lisais beaucoup et le soir, avant de m’endormir, je m’en racontais. J’imaginais qu’un génie m’apparaissait et m’offrait la possibilité de faire 3 vœux. Je me torturais pour arriver au meilleur choix possible. Que ma mère ne meurt jamais, que je devienne joueur de foot pro et que je gagne un milliard au loto, c’est finalement ce que j’ai marqué dans le petit carnet qui ne me quittait jamais. Et puis j’ai grandi et je suis passé à des rêves plus concrets. Gagner au loto toujours, passer mon permis moto ou rencontrer une fille sympa et jolie. A part le loto, je ne me plains pas trop. Mais depuis 1 mois, les contes de fées ont fait un retour dans ma vie. Je suis en train d’en vivre un ! Pas une de ces périodes heureuses de la vie qui vous fait bénir votre destinée, non, un véritable conte de fée…Et ça fout les jetons si vous me passez l’expression.

Je suis consultant en restructuration. Dit autrement, les sociétés m’engagent pour accompagner le rachat des boites qui vivotent et les réorganiser pour leur faire cracher du bénéfice et les rendre désirables. Et pouvoir les revendre avec une bonne plus-value. En clair, cela suppose de virer des gens. Et de faire en sorte que cela fasse le moins de bruit possible. Depuis deux mois, je suis en mission en province. Une de ces villes de l’Est de la France dont le nom même évoque régiment fermé et vieille tante perdue de vue. J’interviens dans une menuiserie industrielle.

Je reçois les 182 salariés qui risque de se retrouver sur le carreau et je leur explique que ma collègue et moi allons les transformer en des machines de guerre sur le champ de bataille de la recherche d’emploi.  Dans les faits, ceux qui en retrouvent l’auraient sans doute fait sans notre aide. Les autres, on s’en occupe quelques mois le temps que la pression médiatique et syndicale soit redescendue. Et puis la mission s’achève.

C’est bien payé comme boulot et j’ai assez de self control et de distance pour supporter l’angoisse puis l’agressivité des gens quand ils comprennent que derrière mes beaux discours il n’y a pas grand-chose d’autre. Comment je le vis ? Je me dis que si je ne la faisais pas, d’autres le feraient. Tout simplement. Et qu’un jour quand j’approcherai des 40 ou 45 ans, si je n’ai pas trouvé un autre job d’ici là, c’est à moi qu’on expliquera que je suis formidable mais que l’avenir de l’entreprise et de mes collègues nécessite que j’aille voir ailleurs.

C’est Francette qui a tout fait dérailler. 58 ans. Pas de diplôme. Un poste administratif au service des achats où elle est très compétente. Une perle. Tout le monde me le dit, ses collègues et ses chefs. J’acquiesce en me disant “ 58 ans et pas de diplôme”. Sur sa fiche, j’ai noté NR. Pour non reclassable. Ne pas réanimer. Non rentable. Nada, rien.

Lors de notre première rencontre, elle ne m’avait pas vraiment marquée. J’avais pu dérouler l’entretien type et placer tous les mots clés prévus. Elle n’a pratiquement rien dit. Mais elle me regardait d’un air ironique qui me mettait un peu mal à l’aise. Deux semaines plus tard, lors de notre seconde rencontre, c’est elle qui a pris les commandes de l’entretien.

– Vous y croyez vraiment à ce que vous nous dites ? Que vous allez nous aider à “maximiser nos potentiels et cibler notre prospection” ? Qu’il faut juste une formation d’une semaine sur le CV pour mettre en évidence mon employabilité en fonction de mes prospects ?

– Bien entendu, Francine ! L’important c’est l’attitude. Croire en soir et être PO-SI-TIF

– Premièrement, c’est Francette et appelez-moi Madame Cordier, deuxièmement, vous mentez. A moi et à tous les autres.

– Mais pas du tout. Tout ce que je dis je le crois et je le fais. C’est ma déontologie !

– Votre second prénom c’est Maurice. Ce matin, vous avez glissé une serviette de votre hôtel dans votre valise. Vous faîtes toujours cela dans les hôtels. Vous attendez pour quitter votre fiancée que les vacances d’été soient passées pour pouvoir bénéficier une dernière fois de la maison de vacances de ses parents à Hyères. Vous fantasmez sur Nadine Morano mais vous n’avez osé l’avouer à personne. Dans votre tête, vous m’appelez la grosse rousse. Je fais partie de 42 personnels à qui on ne proposera aucun reclassement dans le groupe. Au bas de votre dos, une protubérance ne va pas tarder à apparaître. Sur ce, je vous dis à dans 15 jours et là on parlera honnêtement.

Elle est sortie de la salle et j’ai mis quelques secondes pour reprendre ma respiration. Mais qui était cette femme ? Comment savait-elle tout cela ? Même en piratant ma boîte mail, en mettant un micro ou une caméra dans ma chambre d’hôtel elle ne pouvait pas savoir tout cela. C’est comme si elle était rentrée dans ma tête. J’ai dû enchaîner rapidement avec le rendez-vous suivant et une heure après j’avais presque réussi à me persuader qu’elle avait une grande intuition et qu’elle avait dû faire des recherches me concernant sur Internet. Je suis quand même allé aux toilettes observer le bas de mon dos. Rien. A part peut être une légère rougeur mais qui devait être dû à ma ceinture trop serrée après plusieurs semaines de Flunch et ses frites à volontiers.

Ce soir-là, au Flunch justement où j’ai pris l’habitude de dîner, j’ai bu deux pichets de 50 cl de corbières à moi seul. L’alcool ne résout rien mais il donne une certaine poésie aux soirées de province. Des aigreurs d’estomac aussi hélas.

Le lendemain, j’avais 5 entretiens programmés. Dont 4 NR. Et j’ai merdé. J’avais perdu ma confiance en moi. Pendant que je déroulais mon speech habituel, je sentais la sueur sur mon front, les mots se heurter. Mes interlocuteurs ont senti le sang. Alors que d’habitude j’arrivais au bout de mes entretiens sans leur laisser vraiment la parole, en alternant longs monologues et questions fermées qui leur donnaient l’impression de pouvoir s’exprimer, ils ont pris la direction de l’entretien. Exprimé leur angoisse, souligné les faiblesses de mon argumentaire.

Le lendemain, j’ai annulé les rendez-vous prévus et j’ai demandé à voir Francette. En me douchant, j’avais senti la grosseur annoncée juste au-dessus de mes fesses. Douloureuse.

Elle avait toujours le même sourire agaçant. Et elle attendait que je parle.

C’est quoi votre truc ? Vous croyez que je vais laisser impressionner par une voyante à deux sous ? Vous allez faire quoi ? Me dénoncer pour vol de serviette d’hôtel ? Appeler ma petite amie ?

Elle ne disait toujours rien.  La grosseur au bas de mon dos me lançait de plus en plus.

– C’est mon boulot, vous savez. Il est pas chouette, mais y en a beaucoup d’autres pareil … Je ne sais pas ce que vous voulez mais on peut s’arranger. J’ai des contacts dans plein d’entreprises vous savez.

Elle n’a pas réagi. Apparemment, elle n’attendait pas un acte de contrition de ma part ni une offre d’emploi. J’ai continué pendant une quinzaine de minutes sur un mode similaire, essayant de lui montrer que je n’étais pas une ordure. Un lâche, un opportuniste, un égoïste mais pas une ordure. Mais elle restait toujours stoïque. Jusqu’à ce que je lui demande tout simplement.

– Y a-t-il quelque chose à faire pour arrêter tout cela ?

– Que vous arrêtiez de mentir…

– Vous voulez que je perde mon boulot c’est ça ?

– Ça serait une telle catastrophe ?

Sur ces mots, elle s’est levé, m’a souhaité une bonne journée et est partie travailler.

Il était presque midi. Je suis sorti manger puis faire une petite sieste dans ma Mégane de fonction et à 14 h j’ai repris ma routine de rendez-vous. Sauf qu’ils ne se sont pas passés comme d’habitude.

J’avais ressorti le script d’entretien qu’on m’avait donné lorsque j’avais pris mon poste quelques années auparavant. Les phrases clés. La manière de repérer les fortes têtes et de diriger leur colère vers une autre cible que soi-même. Mais tout cela sonnait tellement faux à mes oreilles que je les ai vite laissé sur le côté.

Je ne pouvais plus baratiner. Dire à un manutentionnaire de 54 ans qu’il allait pouvoir se recaser grâce à une formation de PNL. Promettre à une jeune mère de famille d’une vingtaine d’année que si elle était sur la liste des virés, son mari ne le serait pas. Je ne pouvais plus. Et étonnamment les rendez-vous ne se passaient pas si mal malgré cela. Les gens en situation de crise préfèrent la vérité. Et font confiance.

Je leur disais la vérité et je leur donnais des conseils. Pas les trucs passe partout que je recrachais habituellement mais des vrais conseils. Contextualisés et précis. Ecrire à telle entreprise, recontacter tel ancien employeur.

Et cela a marché. Au fil des jours les bonnes nouvelles ont commencé à arriver. Des embauches. Même pour des gens qui rationnellement ne pouvaient pas être employé. Guérin par exemple… 61 ans, obèse et sentant l’alcool dès 10 heures du matin. Et syndiqué, fier de l’être et assez bête pour vouloir le faire apparaître sur son CV. Quand il m’a annoncé qu’une boite l’avait engagé comme consultant avec un salaire coquet, j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond.

Ma grosseur était toujours là mais elle me faisait moins mal.

Ma responsable à Paris n’a pas mis longtemps à réagir. Elle m’a laissé plusieurs messages sur mon répondeur. Me félicitant bien sûr mais je la connaissais assez bien pour sentir qu’elle flairait l’embrouille. Recaser aussi vite des canards boiteux dans une région économiquement sinistrée c’était incompréhensible. Et en plus, cela voulait dire pour la boîte payer les primes promises aux entreprises qui embauchaient. Et cela allait coûter trop chers à nos clients. J’ai fait le mort et je ne lui ai pas répondu.

Le lendemain en arrivant à l’entreprise, Francette m’attendait dans mon bureau.Elle me regardait, l’air paisible et aimable. C’était encore plus effrayant que son regard sardonique habituel.  Je ne voulais pas engager la conversation car je savais qu’avec elle je n’en sortirai pas gagnant.

Je tins dix minutes.

– Que me voulez-vous à la fin ?

– Qu’est ce qui vous dit que je suis là pour réclamer quelque chose ? Vous avez beaucoup donné ces derniers temps. Du temps, de l’attention… et les gens que vous aidez en récoltent les fruits.

– C’est des conneries. Rien de ce qui leur arrive n’est de mon fait… J’en serai incapable ! Mon boulot c’est faire semblant ! Faire semblant de chercher des solutions, de m’intéresser aux autres. Mais je n’ai aucun moyen de changer les choses…

J’arrêtai là ma tirade. Au coin de mon oeil droit, une larme perlait. Je tournai la tête vers la fenêtre pour que Francette la voit.

Elle soupira lourdement.

– J’y croirais presque…Quoiqu’il en soit, soyez ce soir vers 19 h au buffet de la gare, une surprise vous attendra.

– Et si j’ai autre chose à faire ?

La douleur qui me foudroya au bas du dos fut la seule réponse à ma question

La journée passa comme un éclair. J’avais beau me dire qu’elle pouvait courir la Francette et que ce soir, c’était le week end et que dès 17h30 je filerai à Paris, je savais bien que je ne pourrai pas résister à la curiosité. Et à la peur.

A 19 heures j’étais donc assis devant une pression dans le riant petit café de la gare. Les néons renvoyaient une lueur verdâtre, le serveur avait déjà mis la moitié des chaises sur les tables et il s’apprêtait à passer une serpillère qui exhalait une odeur moitié javel moitié vase.

J’avais acheté quelques jeux à gratter pour passer le temps mais hélas un seul était gagnant et seulement pour 2 euros. Ce ne serait pas ma surprise du soir.

J’avais bu près des trois quart de ma bière quand la porte qui donnait sur le quai s’ouvrit, laissant entrer une femme blonde. Elle portait des lunettes noires. En novembre, à sept heures du soir. Elle s’installa à quelques mètres de moi, secoua sa chevelure d’un air las.

Je n’arrivai pas à détacher mon regard. C’était elle. Pas de doute, ce n’était pas une apparition. Je savais qu’elle était originaire du coin, qu’elle en avait même été la députée quelques années auparavant

Au bout d’un moment, sans doute importuné par mon regard insistant, elle se tourna et me demanda d’un air agressif si elle pouvait m’aider. Cette voix de crémière mal lunée, ce ton agacé…C’était bien elle.

Je m’excusais platement et engageait la conversation. quand je lui racontai que j’avais fait la campagne de Sarkozy en 2007, elle me sourit enfin. Quel sourire…

Je suis un gentleman, je ne vais donc pas aller plus loin dans la description de cette soirée. Je lui payais quelques verres au buffet. Nous parlâmes, beaucoup. Puis nous allâmes manger dans un restaurant du quartier. La nuit ? Elle nous appartient à Nadine et moi.

Le lendemain, j’ai fait appelé Francette dans mon bureau. Il fallait que je partage mon bonheur. Et que je la remercie.

– Merci. Sincèrement. J’ai passé une nuit incroyable. On doit se revoir, peut-être dès ce soir. Je crois qu’elle est aussi tourneboulée que moi.

J’avais toujours vu Francette, sûre d’elle mais là elle se décomposa

– Vous plaisantez ? C’était censé vous faire comprendre qu’il nous suffisait de claquer des doigts pour faire de votre vie un enfer. Morano quand même… Vous êtes vraiment un malade…

conte de fée

 

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La lutte

lalutte

Je ne dis pas que tu as tort mais pas que tu as raison non plus. Le patron, c’est sûr, il nous parle mal mais tu l’as entendu aboyer contre ses fils ou insulter sa femme au téléphone ? Quelque part, sa façon de nous parler, ça prouve qu’on fait un peu partie de sa famille !
“Gros crétin” c’est pas agréable, je comprends que tu l’aies mal pris mais il y a une certaine tendresse non ?… Si si, je trouve… C’est pas Gros connard par exemple.

Le syndicat il est là pour aider les gars bien sûr et on va te soutenir ! Mais faut pas non plus s’emballer et aller trop loin parce que tu le connais le patron c’est un sanguin et avec lui faut être prudent. Et puis on en reste encore aux mots il t’a pas frappé non plus.

Je peux pas te laisser dire cela. On est de votre côté mais on est tactique aussi et on vise le long terme. Pour l’instant je t’accorde que notre posture d’opposition est subtile et d’où tu es, tu as peut-être du mal à l’appréhender mais on est en alerte et le jour où il dépasse vraiment les bornes, le patron, on sera prêt, on aura des cartouches.

Quoi Martin ? D’accord il l’a frappé mais c’était la première fois. Bernier ? C’était plus une bourrade qu’un vrai coup et il avait à peine des marques le lendemain… Et puis ces jeunes ils sont gentils mais ils la ramènent beaucoup. Alors qu’ils sont même pas en CDI… De toute façon, je te rassure, on a tout noté, on a pris des photos et on alimente le dossier. On le tient à l’oeil le patron et il le sent d’ailleurs, tu noteras que maintenant il s’arrête juste avant de dépasser les bornes.

Non je peux pas te laisser dire ça ! Bernier c’était un licenciement économique ! Et c’est pas parce qu’il était pas de mon syndicat que je dis cela ! Y a des moments où la réalité économique s’impose à tous et Bernier à part l’Offset, il maîtrisait rien et surtout pas l’informatique !

Non, je parle pas comme le patron ! Déjà si je parlais comme lui je t’aurais déjà insulté ! Ce que tu dois comprendre une bonne fois pour toute c’est que notre syndicat, il est réformiste et constructif !  Là où un autre, il rentre direct dans le chou de la direction au risque d’abîmer le dialogue social ou l’outil de production, nous d’abord on discute et on cherche des terrains d’entente. Et puis après on hausse le ton ! Si on est toujours pas écouté, on avertit qu’on va poser un préavis. Si rien de bouge, on le pose le préavis !  Et là on en est pas encore à cette étape du processus.

Couilles molles ? Tu me traites de couilles molles ?  Et tu viens chialer parce que le patron te traite affectueusement de grand crétin devant tout le monde… Vas-y avec les autres, si tu penses que ce sont pas des vendus et qu’ils te défendront mieux. Mais faut bien viser avec eux : pas trop tôt pour qu’ils soient arrivés mais jamais après l’apéro !

Malpoli ! Tu serais à jour de tes cotisations tu pourrais déjà te permettre de la ramener ! Et fais attention hein, Fais attention ! Si tu continues, je vais te signaler à la DRH et vu la conjoncture économique c’est pas le moment de se faire remarquer !

Barillet et Grédy

Barillet et gredy

Ce soir là, dans le tramway, il était resté debout malgré les nombreuses places libres. Trois arrêts avant chez lui, la vieille femme s’était accrochée à son bras.

Vous allez me ramener chez moi. Je ne sais pas où est passé l’autre gourde !

Pas une seconde il n’a envisagé de refuser. Non par altruisme mais parce qu’on ne disait pas non à cette femme. Ils sont descendus à l’arrêt suivant.

Même si elle avançait lentement en s’appuyant sur lui, c’est elle qui menait l’attelage. Il a essayé d’alimenter la conversation en parlant du printemps précoce, en lui demandant où elle habitait exactement mais elle ne disait plus un mot. Et puis elle a repris la parole

Je dois vous avouer que j’ai fait exprès de la perdre dans le magasin. Elle n’est pas pire que les autres aides ménagères mais elle me sort déjà par les yeux. Au bout d’à peine 10 jours. Cela finit toujours ainsi mais pas si vite tout de même. Je les trouve charmantes au début, jeunes, fraîches et puis le quotidien passe par là. Un peu comme pour les hommes mais beaucoup plus rapidement.

Elle s’est arrêté devant un petit immeuble et pointant sa canne vers un balcon au premier étage lui a dit qu’elle habitait là et qu’il lui fallait reprendre son souffle avant de chercher ses clés.

L’appartement était plongé dans une semi-pénombre. Une odeur sèche, de produit ménager, d’encens et de citronnelle y régnait.

Asseyez-vous au salon, je vais nous préparer un thé.

Elle lui avait déjà tourné le dos quand il lui dit qu’il était attendu et allait devoir partir. C’était faux bien sûr et docile il se dirigea vers la pièce qu’elle lui avait désigné.

Il l’entendait s’agiter dans la cuisine. Assis sur un petit canapé inconfortable envahi de coussins, il laissait son regard errer sur les objets qui encombraient presque toutes les surfaces de la pièce. Des bibelots, des vases et des photos. Beaucoup de photos. Sur la majorité d’entre elles, une femme. La vieille dame à tous les âges de sa vie. Sur certaines, elle était accompagnée. De ses parents d’abord, puis d’hommes. Certains subsistaient sur plusieurs portraits, d’autres s’évanouissaient après une seule apparition. Il n’y avait aucune photo d’enfant. Le plus récent des clichés semblait dater d’au moins 20 ans.

Vous regardez mon musée ? Certains jours je me dis que je devrais mettre tout ça à la poubelle, que c’est un nid à poussière. Que je me suis transformée en ma grand-mère et sa manie de tout accumuler. Et puis à d’autres moments je passe des heures à me rappeler qui m’a offert cette sulfure, le temps qu’il faisait le jour où on a pris une des photos… Du lait dans votre thé ?

C’est comme les vêtements. Certains sont très difficiles à jeter. Je me suis débarrassé sans aucun problème de mes deux robes de mariée , mais par contre j’ai toujours les deux seules robes d’été que je possédais à 20 ans. Elles m’avaient coûtées trois fois rien mais je crois que je ne me suis jamais senti aussi belle qu’en les portant.

Certaines personnes sont fascinantes. Elles ont du charisme comme l’on dit dans les magazines. Cette vieille femme en débordait. Elle continua ainsi quelques minutes, passant d’une anecdote, d’une époque à l’autre. Je profitais d’une pause pour lui poser la question qui me turlupinait. Et qui bien sûr me concernait.

Pourquoi m’avez-vous choisi dans le tram ? Parce que vous saviez que j’obéirai ?

Elle se resservit une tasse de thé avant de me répondre.

Vous êtes un homme. Les femmes, je ne fréquente plus que cela. Mes aides-ménagères, les infirmières, mes veuves de voisine, ma nièce. Et puis vous sembliez ailleurs, tellement perdu que je me suis dit que le temps que vous reveniez sur terre nous serions déjà descendus. Vous aviez quelquechose d’important à faire ? J’ai dérangé vos plans ?

Et puis, reprit-elle, j’ai quelque chose à vous demander. Et seul un homme dans vos âges peut me l’apporter.

Elle dut voir une inquiétude passer sur mon visage.

Pas ce que vous semblez penser je vous rassure. Pour cela, je me débrouille tout seule maintenant.

Elle se resservit une tasse de thé et en but un longue gorgée.

J’ai besoin de vous pour monter une niche…

Je cherchais du regard le chien qui avait échappé à mon attention jusqu’alors.

Elle surprit mon manège et leva les yeux au ciel d’un air exaspéré.

Une blague si vous préférez… C’est pénible vos générations qui ne connaissent plus des expressions aussi communes… Donc voici ce que j’aimerais que vous fassiez. C’est simple : que vous alliez fumer une cigarette sur mon balcon, torse nu. C’est à votre portée non ?

Même si je n’ai plus fumé depuis le collège sans doute… mais pour quelle raison ?

Disons que vous satisferiez au caprice infantile d’une vieille femme…Quand nous sommes arrivés tout à l’heure, vous ne vous en êtes pas rendus compte mais on nous observait. Derrière les rideaux, des vieilles femmes comme moi ont tout noté. Votre âge, vos vêtements, votre petit sac à dos fatigué… Et actuellement, comme tous les soirs, elles sont sur le banc dans le petit parc derrière l’immeuble à se demander qui vous êtes. Ma voisine du premier, qui est aussi bonne qu’elle est bête, doit être en train de dire que vous devez être un de mes petits neveux. Celle du rez-de-chaussée, intelligente mais une punaise de compétition, a déjà conclu que vous êtes un gigolo. Celle du second doit être d’accord avec celle qui a parlé en dernier… Alors cela m’amuserait beaucoup de leur offrir un petit spectacle. Vous m’apporteriez 15 jours de fou-rire retrospectif et fourniriez à ces pauvres vieilles un sujet de cancan fabuleux…

J’avoue que je me fis prier quelques instants alors que j’avais décidé dès le début de me soumettre à sa demande. Parce que je la trouvais charmante et amusante. Et que ma fréquentation récente d’une salle de sport avait développé mes épaules que peu de personne hélas avaient l’occasion  de contempler ces derniers temps.

Quelques instant plus tard, torse nu, les cheveux décoiffés savamment, une cigarette aux lèvres, je fis une entrée lascive sur le balcon. Du coin de l’oeil, je vis 3 permanentes se tourner de concert vers moi et je crus entendre – mais peut-être l’ai-je imaginé – comme un couinement collectif. Parce que nous n’étions qu’en avril et que l’air était tout de même un peu frais, je ne prolongeais pas mon séjour à l’air libre et regagnais le petit appartement. Mon hôtesse avait rajeuni d’une dizaine d’année. Elle était accrochée au double rideau et riait. Elle ne se calma que lorsque son aide-ménagère, une jeune antillaise à l’air peu commode, fit une entrée tonitruante quelques instants plus tard. Je dus remettre rapidement mon pantalon et m’enfuir piteusement tel un amant dans une pièce de Barillet et Gredy.

Depuis j’ai revu 2 fois la vieille dame dans le tramway. Je lui fais le baise-main pour la saluer. La seconde fois elle m’a pincé les fesses. J’ai supposé qu’une de ses voisines était dans le wagon…

Le sable et l’amour

Il était près de minuit et en zappant je suis tombé sur un vieux film hollywoodien. Le titre m’ échappait et j’étais trop fatiguée pour le chercher. Sinatra, Lancaster et cette actrice anglaise très comme il faut, Deborah Kerr. Je me suis laissé happer et bientôt la scène la plus célèbre est arrivée. Burt et Deborah sur la plage, roulant dans les vagues et sur le sable. Cela m’a fait instantanément sortir du film. Je sais que, contrairement à ce que le cinéma a tenté de nous faire croire, le sable et l’amour ne font pas bon ménage. J’ai perdu ma virginité sur une plage landaise, je peux donc m’exprimer sur la question. Je me souviens de chaque minute de cette soirée lointaine de juillet, de son odeur de pins entêtante, mêlée au vent iodé du large, de la lumière dorée qui vous donnait envie d’arrêter le temps. Je suis incapable en revanche de me souvenir du visage du garçon, juste de son prénom, et du tatouage qu’il avait sur l’épaule. Il me suffit de fermer les yeux et tout le reste est là.

J’ai 17 ans et pour la seconde saison consécutive je travaille comme serveuse dans un restaurant de plage d’une station balnéaire familiale. La journée a été plutôt calme, des averses se sont succédé depuis le milieu de la matinée. Mais en fin d’après midi le soleil s’est enfin montré et avec lui quelques estivants.

J’ai préparé la terrasse, installé les fauteuils et les couverts. Ce soir, nous ne serons que trois au service, la patronne, Romain, un serveur à monosourcil, et moi. Mais nous sommes lundi soir et le temps de la journée ne promet pas une trop grande fréquentation.

Ils arrivent les premiers, un peu après 19 heures. Une famille de cinq, banale. Les enfants, 2 petites filles de moins de 10 ans et un adolescent d’un ou deux ans de moins que moi, la mère blonde et bronzée, l’air un peu épuisée. Et lui. Je le regarde et pendant quelques instants, je le vois comme il doit être, comme un inconnu. La petite quarantaine, commençant à se dégarnir et à s’empâter mais encore beau. Le sourire facile et d’immenses yeux bleus. Ce sont eux qui me font comprendre en un instant. Les mêmes que sur la seule photo que j’ai de lui, enfermée dans ma boîte à secrets qui m’attend chez ma mère là-bas à Mont-de-Marsan. Je le reconnais, lui qui n’a jamais voulu me reconnaître. Ma mère ne m’en parle jamais, mon grand-père l’appelait « le petit salaud ».

Ils s’installent en terrasse et je reste immobile. La patronne va les accueillir puis me fait signe d’un air agacé. Romain est en salle à finir de dresser les tables. C’est à mon tour de m’occuper d’eux maintenant. La mère est en train de disputer son aîné et le père regarde son smartphone d’un air concentré.

Il lève finalement les yeux et me sourit. D’habitude, je fais un peu mon “show” avec les clients. Cela me rapporte des pourboires et fait passer le service plus rapidement. Mais là je reste en retrait, mode « apprentie introvertie ». Je prends la commande en évitant de le regarder dans les yeux. Je me dis que je me trompe sûrement et à cet instant la mère l’appelle par son prénom peu commun et sentant à plein la bourgeoisie catholique versaillaise. C’est bien celui que m’a donné, de guerre lasse, ma mère quand j’avais 12 ans et que je voulais savoir. Le doute s’éloigne et je sens un sentiment puissant monter en moi. De la colère peut être, en tout cas une force incroyable, une force qui emporte tout. Peur, doute, interrogation.

Il y a deux ans je lui ai écrit à l’adresse mail que j’avais trouvé sur le site de son entreprise. Le nom et le prénom correspondait, la région dont il était originaire également. La photo du trombinoscope ne laissait que peu de doute. Aucune réponse. Je me suis dit qu’il doutait peut être de mon identité ou qu’il avait oublié ce lointain été où il m’avait conçu. Alors j’ai scanné tous les éléments dont je disposais après plusieurs années de fouille systématique de notre petit appartement. Les photos, les deux lettres qu’il avait échangé avec ma mère, mon acte de naissance. Et je lui ai envoyé. La réponse a mis près de 3 semaines à arriver. Et elle n’était pas de lui. Mais d’un avocat qui me demandait d’arrêter d’importuner son client et m’informait par ailleurs que, je cite, “mes allégations étaient sans fondements”.

J’avais bien entendu déjà envisagé cette hypothèse. Mais je connais ma mère. Je pourrais vous parler deux heures de ses défauts mais je sais qu’elle n’est pas menteuse. Et ce regard, ces yeux bleus sur la photo, je les voyais chaque matin dans mon miroir.

Je retourne à la table pour apporter les plats. Des frites et de la viande décongelées. Quand je le sers, le père me fait un clin d’ oeil. Et ce n’est pas un geste amical. La mère l’a vu et dans la crispation soudaine de son visage je décrypte la colère et l’humiliation. Et l’habitude sans doute. Le père, mon père, est un con, cela se confirme.

Il y a peu de clients et je suis donc très disponible pour la table de cet homme. J’ai aussi du temps pour me servir discrètement de la sangria derrière le bar. Je ne bois pas très souvent mais, ce soir, j’en ai besoin. Et je ne m’en prive pas.

Le père ne laisse pas passer une occasion pour m’appeler, me parler, me soumettre à son charme qu’il pense sans doute irrésistible.

“Vous serez gentille de ramener une carafe d’eau ma petite”

“La saison a été bonne mademoiselle” ?

“Antoine, dis merci enfin ! “

Sa femme quant à elle ne quitte plus des yeux ses filles qu’elle abreuve de remarques. Elle a appris sans doute à ne pas voir ou plutôt à ne pas regarder. Le fils, Antoine, ne parle pas beaucoup mais me boit du regard. Un grand nigaud de 16 ans environ. Sangria aidant, je me surprend à lui renvoyer le clin d’oeil que son père m’a adressé quelques minutes plus tôt. Il rougit. Je me sens moche tout à coup, il n’y est pour rien.

La soirée suit son cours. Je suis comme aimantée par cette table où cet homme que j’avais tant rêvé rencontrer passe ce qui est pour lui une soirée parmi d’autres. Je continue à boire. La patronne me regarde d’un air soupçonneux, flairant que je ne suis pas dans un état normal. Il faut que je me reprenne, ce boulot j’en ai besoin pour payer ma première année universitaire. Je sens alors mon estomac se contracter. C’est une alerte et j’arrive à retenir le flot qui ne demande qu’à remonter. Mais je sais que cela ne va pas durer et qu’il va trouver la sortie sous peu. Je me sers un autre verre, le bois cul sec et retourne en salle.

Je suis malade mais très lucide. J’espère juste que je vais arriver à temps.

Plus de vingt ans après, l’expression de mon père lorsque que le premier jet le frappe en plein visage est intacte dans mon esprit. Mon fou rire que j’arrive difficilement à maîtriser tandis que je continue à vomir arrosant au passage mes demi-frères et soeurs également. Le reste est un peu plus flou. Les cris, le départ précipité de la famille, la colère de ma patronne, mon renvoi sur le champ.

Je me suis retrouvée seule sur la plage, totalement dégrisée. Je ne riais plus mais je me sentais étonnamment bien. Je suis repassée au camping pour me doucher et me changer. C’était ma dernière soirée sur la côte et j’allais en profiter en allant faire la fête dans la seule boîte de la région.

Elle s’appelait le Palace. J’y ai dansé, bu quelques rhums-coca, sympathisé avec un groupe de surfeurs et aux alentours de 4 heures du matin, dans les dunes, j’ai donc perdu ma virginité. Ce fût tout sauf inoubliable mais quand je suis rentrée au camping et que je me suis glissé sous ma tente, dans le silence qui précède l’aube, j’avais l’impression d’être libre pour la première fois de ma vie.

J’allais devoir m’arranger pour trouver un moyen de compenser les 3 semaines de salaires que j’avais perdus mais j’y penserai demain.

Yoga

J’ai lu un livre cet été. Puissant. C’est ma femme qui me l’a mis dans les mains la veille de notre départ en vacances. C’était le premier geste positif de sa part depuis six semaines et notre dernière grosse dispute. Quand elle m’a tendu la grosse enveloppe où se trouvait le bouquin, j’ai pensé que c’était une demande de divorce. Je me trompais mais le message était clair. Dernière station avant le péage. Ou le terminus comme vous préférez.

Le livre s’appelle “Le Yoga ou la voie de la sérénité”. Il y a beaucoup d’illustrations sur les positions du yoga, de longs développement sur la manière de respirer et retrouver son énergie vitale. Mais pour moi, ça m’a surtout parlé de la manière de combattre toute la négativité et l’agressivité qui vous entoure ou que vous avez en vous. Qui vous bouffe et que vous rediffusez autour de vous. Cela vous explique comment reprendre le contrôle de vous même. Par des exercices de respiration, d’assouplissement et de méditation. Mais aussi par une autre approche de la vie et de vos priorités. Le genre de choses qui me fait ricaner habituellement.

Mais je l’ai lu son bouquin à ma femme. J’ai failli dire bouquin de gonzesse mais je ne l’ai pas dit car j’ai compris que les mots peuvent blesser (chapitre 3). Il est malgré tout écrit par une femme ce livre et la plupart des exemples pris c’est quand même des femmes qui travaillent ou qui ont plein de gosses et qui n’y arrivent plus. Au départ, ça m’a un peu énervé parce que peut être ça attaquait ma masculinité agressive (ça c’est expliqué chapitre 7). C’est vrai que je m’occupe moins des gosses que Chantal mais mon boulot c’est aussi autre chose que le sien question rythme, responsabilité, sans parler du salaire. Mais je lui ai pas dit, vous pensez bien. Le Jean-Jacques, il sait quand il faut pas trop la ramener (se mettre en retrait, chapitre 8)

Au bout de quelques jours, quand elle a vu que j’avançais dans le livre, que je m’accrochais, ma femme m’a demandé ce que j’en pensais. Du bien, beaucoup de bien, je lui ai dit (exprimer ses sentiments, chapitre 6). Et c’était vrai. Tous ces trucs que la fille, enfin l’écrivaine disait, sur l’importance de prendre de la distance, de faire un pas de côté pour ne pas laisser le bordel de sa vie professionnelle ou perso vous entraîner dans un tourbillon sans fin où votre vie passe sans que vous ne vous en rendiez compte, et bien, ça m’a vachement parlé. L’énergie négative que vous emmagasinez et que vous relâcher sur votre gosse pour un verre de coca renversé…L’incapacité de vous détendre le soir chez vous qui fait que même si votre femme vous annonçait qu’elle attendait des triplés vous n’entendriez pas et diriez juste “Ah ouais” en pensant à ce collègue qui vous emmerde…

Ca peut sembler un peu bateau mais c’était si bien dit que je l’ai dévoré le bouquin. Et j’ai beau lire très lentement, au bout des 3 semaines de vacances je l’avais avalé. Et je me sentais différent. Les autres aussi je pense. Ma gamine revenait me faire des câlins. Le grand s’est remis à me raconter ses histoires de collège et ses petits soucis. Bon j’écoutais pas toujours attentivement et je confondais souvent les prénoms de ses copains mais il avait l’air de s’en foutre et d’apprécier ces moments. Avec ma femme, c’est bien reparti aussi. Je vais pas vous faire des dessins car on est pudique dans la famille mais disons qu’heureusement que les gosses ont le sommeil lourd car on passait nos vacances dans un mobil-home.

A la rentrée j’ai donc décidé de m’inscrire dans un cours de Yoga. Pour poursuivre sur cette bonne lancée et mettre en pratique ce que je n’avais pour l’instant que vu dans les illustrations du bouquin.

Je m’accroche depuis 3 mois. J’essaie, j’essaie vraiment. Au début j’ai trouvé le groupe sympa. Bon, à part Gaétan, un mec dans mes âges, il n’y avait que des femmes et pas de la première jeunesse en plus. Mais le courant passait bien malgré tout. Et la prof, Maité, est nettement plus jeune, super douce et canon.

J’ai appris plein de trucs sur la respiration, découvert des muscles que je ne connaissais pas, et même si je n’avais jamais l’impression de faire d’efforts extrêmes, je sortais crevé des 2 séances hebdomadaires comme après un long footing. Et doux comme un agneau.

Les 10 premières semaines c’était parfait. A la maison, tout continuait sur la lancée des vacances. Ma femme avait recommencé à m’appeler “mon coeur” et la petite voulait à nouveau que je lui lise des histoires le soir. Et au boulot; les collègues ne me reconnaissaient pas. J’étais tellement zen et bienveillant avec mon équipe (chapitre 12). Plus de gueulantes qui était ma marque de fabrique de manager. Une fois, aux toilettes, j’ai entendu Lambert de la compta et Bernier en parler. Lambert pensait que j’étais sous Xanax – “et une dose de cheval” -, Bernier lui évoquait plutôt l’hypothèse d’une tumeur au cerveau ayant changé ma personnalité.

Depuis début novembre les choses ont changé. Ce qui dans les séances me semblait apaisant et plein de profondeur est devenu répétitif, ennuyeux et plat. Mes camarades de yoga commencent à m’irriter fortement. Leur sourire perpétuel, leur gloussement à chaque blague de la prof. Et puis ce lundi la conversation du caca a fait tout basculer. Je suis arrivé un peu en avance pour une séance et dans le vestiaire Maryse et Gaetan papotaient en se changeant. De leur transit. Combien de fois ils allaient à la selle depuis qu’ils avaient commencé le yoga. La couleur et la consistance. A ce moment là, Gaetan s’est tourné vers moi et m’a demandé “ et vous Jean-Jacques ?” “Moi quoi ?” “C’est toujours mou et orange j’imagine ? C’est normal vous savez, vous ne pratiquez pas le yoga depuis assez longtemps”.

Je n’ai rien répondu, j’ai assisté à la séance dans son entier et même récolté mon premier “Parfait Jean Jacques” de la part de Maité pour un de mes étirements. Mais je savais que je ne reviendrai pas.

Aujourd’hui, j’ai pris mon après midi sans en parler à personne et je suis allé à Lacanau. Le temps est ensoleillé et la température glaciale. Il n’y a qu’une voiture dans l’immense parking et la plage sud elle est totalement déserte. Seul un surfeur au loin enchaîne les vagues.

Je m’assoie dans le sable froid. Je sais que je ne veux pas retomber dans mes travers mais j’en ai aussi ma claque de passer mes lundis et jeudi soirs en leggins à m’étirer sans fin au milieu de mémés permanentées. Et devoir me taper la lecture d’histoire de petits lapins courageux chaque soir à ma fille ça commence à bien faire. Au boulot, je suis devenu tellement coulant que mon équipe se laisse aller et que les chiffres commencent à dégringoler…

Je ne vois qu’une solution. Je prends mon téléphone et réfléchit au message que je vais envoyer à Dylan. C’est lui qui me fournit quand j’ai besoin d’un coup de fouet. Je ne l’ai pas recontacté depuis la rentrée mais je sais qu’il saura trouver ce qu’il me faut. De la coke bien sûr pour la journée afin de tenir le rythme et des petites pilules pour que le soir je reste un mari parfait et un père attentif.

A canção mortal

C’est dans sa voiture, un matin, qu’il entendit la chanson pour la première fois. Il avait passé une mauvaise nuit et, en mettant le contact, il ne put supporter les voix qui sortirent de son autoradio. Pas envie d’attentats, de résultats de football ou de commentaires politiques. Alors il explora la bande FM à la recherche d’une musique qui lui plairait. Dans ce domaine, il était difficile. Le classique l’endormait, le jazz l’ennuyait, la variété le navrait. Il s’apprêtait à renoncer quand un rythme le happa. Une chanson, enlevée et pourtant mélancolique, avait envahi l’habitacle. Il mit quelques secondes à identifier la langue. Du portugais ou plus exactement du brésilien. Mais il était incapable de deviner si c’était un homme ou une femme qui chantait. La voix était à la fois rauque et caressante. Brute et apaisante.

Plus tard, il ne se rappela rien de son trajet matinal. La chanson durait, durait et il roulait. A un feu rouge, bien après là où il aurait dû tourner pour se rendre à son bureau, il reprit brutalement contact avec la réalité. La petite voiture qui le précédait redémarra en grillant le feu et se jeta dans le trafic matinal. Comme au ralenti, il vit une camionnette la heurter et l’envoyer vers un véhicule arrivant à pleine vitesse. Le bruit couvrit la musique quelques instant et puis un grand silence envahit l’espace. La chanson s’était tue.

Une fois les secours partis et son témoignage enregistré par les gendarmes, il rebroussa chemin pour rejoindre son travail. Il resta de longues minutes sur le parking, assis dans sa voiture. Puis la journée se déroula, encombrée par les souvenirs de l’accident mortel, et accompagnée du souvenir de la lancinante mélodie brésilienne.

La deuxième fois qu’elle se manifesta, il attendait sagement à une caisse de supermarché, l’esprit vagabond. La musique s’insinua dans ses rêveries et il mit quelques instants à se rendre compte qu’il ne l’imaginait pas. La chanson brésilienne, la même mais différente. L’orchestration était plus moderne, le rythme plus vif. La voix androgyne plus joyeuse. Et l’effet qu’elle produisait sur lui bien différent que lors de la première écoute. Plus de rêverie, plus de perte de contact avec ce qui l’entourait. Il redécouvrait cette mélodie, sa richesse et son énergie. Il n’avait jamais entendu ça et vérifiait, incrédule, l’emprise de la musique sur ses organes et comment elle entraînait le cœur et la respiration, comment elle animait le sang dans ses veines, le tempo agitato qu’elle donnait à ses cycles intérieurs. Il se sentait plein de force et d’énergie, et ses pieds battaient le rythme pendant que ses hanches chaloupaient. Les personnes autour de lui le regardaient d’un air intrigué mais lui, habituellement si réservé, n’en éprouvait aucune gêne. Un homme âgé le rejoignit dans cette danse improvisée. Les sourires apparurent sur les visages. Ils ne s’attardèrent pas. Le vieil homme s’effondra d’un coup et autour de lui l’affolement régna rapidement. Deux femmes lui portèrent les premiers secours, massage cardiaque et bouche à bouche, mais leur pâleur et le visage de l’inconscient ne laissait que peu d’espoir. Les secours arrivèrent, s’acharnèrent quelques minutes encore puis abandonnèrent la partie.

Ce soir-là, il mit du temps à s’endormir. A 35 ans, il n’avait encore jamais côtoyé la mort, sinon celles lointaines de ses grands-parents et là, en quelques jours il l’avait observée de près à deux reprises. Le sommeil finit par le gagner mais il fut troublé par des rêves étranges et menaçants, baignés par une mélodie sud-américaine.

Il n’était pas spécialement superstitieux mais à partir de ce jour il renonça à la musique. Il avait exploré internet à la recherche de la chanson mais après avoir repéré son titre grâce au site de la radio où il l’avait découverte, il décida de ne pas l’écouter. Il la fuyait même : plus de radio, la télévision réduite au minimum – uniquement les chaînes d’information continue. Il réussit ainsi à faire comme si cela n’avait pas vraiment eu lieu. Au bout d’une dizaine de jour, il raconta même son aventure à quelques-uns de ses amis, essayant de rire des pensées qui lui était venues. Malédiction, sort et autres balivernes. Mais les rêves hantés par la chanson étaient toujours là. Et il ne pouvait s’empêcher d’attendre la suite.

C’était un été particulièrement chaud. Il passait ses soirées sur la terrasse de son appartement, un bon livre dans une main et l’autre dans le pelage de son vieux chat. Un soir, il était 10 heures passées et l’air enfin un peu plus frais, le bruit des conversations de ses voisins se mêlaient au son des télévisions. La musique apparut peu à peu, d’abord presque imperceptible puis s’imposant à son oreille pour sembler bientôt être le seul bruit dans la nuit. Il n’arrivait pas à identifier de quel appartement elle provenait. Il mit un moment à être sûr que c’était la chanson. Son tempo était encore une fois différent, la voix plus grave mais aucun doute c’était bien elle. Il la trouvait cette fois merveilleusement douce. Il fut tenté de rentrer et de fermer la baie vitrée. Mais il ne bougea pas. Il attendait que rien ne se produise. Il se sentait d’un calme inhabituel. Il lui suffisait de rester serein, de continuer à lire, de savourer la musique et tout irait bien. Sa peur d’une chanson maudite, meurtrière, lui semblait maintenant risible. Elle se termina enfin et il ferma les yeux de soulagement. Il était maintenant l’heure d’aller dormir. Il caressa son vieux chat qui dormait sur ses genoux pour lui annoncer l’heure du coucher et sa main s’arrêta soudain. Il était froid.

Au début, ses collègues prirent cela pour une lubie ou crurent à un problème de santé. Très vite, il fut convoqué par son supérieur puis par la médecine du travail. La doctoresse qu’il connaissait un peu mit de longues minutes à le persuader, par écrit, d’ôter son casque anti-bruit, puis le coton et les boules quies qu’il avait introduites dans ses conduits auditifs. Il essaya de lui expliquer ce qui lui arrivait mais il eut l’impression de voir dans le regard de son interlocutrice une enseigne “hôpital psychiatrique” clignoter. Il ressortit de l’entretien avec une lettre pour son médecin traitant et la recommandation de rentrer chez lui.

Il obtempéra et en fin d’après-midi il réintégra son appartement avec un arrêt maladie pour surmenage de trois semaines et une ordonnance pour des médicaments qu’il ne prendrait pas. On le croyait maboul et il le comprenait. Il passa une nuit blanche à s’interroger mais il avait beau retourner les événements dans tous les sens : les morts, il ne les avait pas imaginées. La chanson, même dans l’hypothèse où elle n’était que dans sa tête, les morts il ne les avait pas imaginées.

La première semaine de son arrêt, il resta enfermé chez lui. Le téléphone sonnait de temps en temps. Sa sœur, des collègues, son médecin qui venaient aux nouvelles. Il avait compris qu’il ne pouvait pas leur dire sa vérité, alors il tentait de les rassurer. Burn-out, coïncidence, changement de saison, il opinait à chaque explication qu’on lui offrait.

Et puis le matin du dixième jour, il en eut assez de cette vie de reclus. Après tout, il n’avait rien demandé ! Si la mort devait le suivre, que pouvait-il y faire ? Arrêter de vivre ? Il sortit donc et partit à pied vers le centre ville. Il parcourut les rues, passa au centre commercial, but une bière en terrasse. Il entendit à plusieurs reprises de la musique mais pas la chanson.

Le lendemain il adopta le même programme. C’est en début d’après-midi alors qu’il était à la bibliothèque que la musique réapparut. Autour de lui, dans le salon de lecture, se trouvaient 4 personnes : la bibliothécaire, une belle femme d’une trentaine d’année rivée à son écran, 2 vieux messieurs qui discutaient assez bruyamment depuis une demi-heure en feignant vaguement de feuilleter des revues, et juste à côté de lui, un jeune garçon plongé dans la lecture d’une bande dessinée. La chanson fit son chemin dans la grande salle vitrée, venant de la mezzanine où étaient conservés les disques. Le volume augmenta peu à peu. La bibliothécaire releva la tête. Les deux vieux cessèrent de parler. Seul le jeune garçon semblait indifférent, totalement hypnotisé par la lecture.

Un des vieillards se tourna vers la femme et d’un air agacé l’interpella :
“Vous ne pouvez pas demander à votre collègue de couper cette musique ou au moins de mettre de la musique française ?”

Ainsi donc, ils l’entendaient eux aussi. ll se sentit soulagé, mais la peur qui l’étreignait depuis l’apparition de la chanson le submergea à nouveau rapidement.

Un des vieillards se mit à tousser violemment mais reprit rapidement sa conversation. La bibliothécaire se remit finalement à taper sur son clavier et l’enfant, imperturbable, tournait toujours ses pages. Les minutes passèrent et la chanson laissa enfin la place à une autre mélodie.

Un intense soulagement le gagna. Le cauchemar était fini. Tout le monde allait bien. La bibliothécaire lui souriait, les vieillards étaient repartis dans leur discussion météorologique et le petit garçon… Mais il pleurait… Les mains crispées sur la couverture de sa bande dessinée, il semblait inconsolable.
Qu’est ce qui ne va pas mon garçon ? Tu te sens mal ?
ll est mort…
Qui ça ?
Tintin. Les méchants, il l’ont tué.

L’enfant tendit alors à l’homme l’exemplaire d’un album de Tintin que celui-ci avait lu des dizaines de fois. Incrédule, il vit alors que la dernière case qu’il connaissait pourtant par cœur montrait le capitaine Haddock et Milou en pleurs devant une tombe portant le nom de Tintin.

Happy Hour

sas

A 17 heures, il s’assoit à la terrasse avec en poche exactement de quoi tenir jusqu’à 20 h. A raison d’une pinte à 5 euros toutes les heures, la soirée lui en coûte quinze. Il vient ici du lundi au vendredi. Le week end, il reste dans sa banlieue et se contente de quelques canettes chez lui, sur son balcon si il ne pleut pas.

Chaque mois, il dépense donc 300 euros dans ce bar de centre ville sans beaucoup d’âme mais aux tarifs imbattables. 300 euros soit 26 % de sa pension de retraite. Son deuxième poste de dépense après son loyer (382 €), et avant ses courses à Carrefour Market (250 €) et sa mutuelle (102 €). Il lui reste donc 94 € pour le reste. Electricité, Internet, Assurances, vêtements… Autant dire qu’il puise chaque mois dans ses économies. 2 ou 300 euros en moyenne. Parfois beaucoup plus. Même si il n’a pas remplacé sa voiture quand elle est tombé en panne il y a quelques mois, il y a toujours des imprévus.

Les serveurs ont pris l’habitude de lui réserver une petite table  juste à côté de la baie vitrée. Au début ils ont essayé de lui parler, comme aux autres habitués, mais ils ont vite compris qu’il n’y tenait pas. Alors ils se contentent de lui préparer sa pinte pour 17 heures tapantes et de lui amener sans qu’il ait besoin de la demander.

Au rythme actuel, il tiendra encore une année. Il pense beaucoup à l’argent. Il y a toujours beaucoup pensé. Chaque choix ou presque est traduit en terme financier, c’est plus fort que lui. Plus jeune, lorsqu’il avait encore de la famille ou des amis, chaque invitation était reçue avec plaisir mais aussi avec la conscience du coût qu’elle entraînerait… Transport, cadeaux, invitation en retour. Quand il devait faire une grosse dépense, même nécessaire, même annonciatrice de plaisir,  il avait cette boule dans le ventre qui ne le quittait pas pendant plusieurs jours.

Jusqu’à l’année dernière, il ne buvait pratiquement pas d’alcool. Non pas qu’il n’aimait pas cela mais comme pour tout il pensait au prix avant de s’interroger sur son envie. S’il a choisi la bière c’est sans doute aussi parce que le rapport quantité – prix est le meilleur. Et puis cela ne le rend pas malade.

Jusqu’à l’année dernière, il n’avait jamais dépensé plus qu’il ne gagnait. Ses revenus modestes ne l’ont pas empêché d’économiser pendant toute sa vie active. A la retraite, il avait près de 50 000 euros d’épargne. De quoi voir venir comme disait son père. Il y a deux ans, il a rencontré quelqu’un. Elle s’appelait, elle s’appelle Carla. Elle a à peine 25 ans aujourd’hui. Elle a été engagé au centre socio-culturel de son quartier. Un emploi aidé venu renforcer la maigre équipe qui tente de faire vivre ce lieu dans un quartier excentré. Michel le fréquente de temps en temps. Principalement pour la galette des rois ou farfouiller dans la bibliothèque à la recherche d’un vieux polar ou, quand personne ne le regarde, un SAS.

La première fois qu’il a vu Carla et qu’elle lui a parlé, c’était un des premiers beaux jours du printemps. Ou du moins il s’en souvient ainsi. La douceur, le soleil et son sourire. Il a senti son coeur s’accélérer et une chaleur inhabituelle l’envahir. Il n’a pas pas compris tout de suite pourquoi.

Carla avait ce don de mettre ses interlocuteurs à l’aise. Mais ce jour là il a été incapable de lui parler. Dès qu’il a pu, il s’est enfui. Le lendemain, il est revenu. Et les autres jours également. Pas beaucoup plus bavard mais cette fois il ne s’est pas couvert de honte. Sans bien comprendre comment, lui qui avait réussi à n’adhérer à aucun des multiples clubs proposés, ni ne participer à ces activités si peu animées, s’est retrouvé en charge de la bibliothèque participative. Parce que Clara le lui a demandé. Et lui qui n’aime pas les obligations et qui fuit les contacts humains trop intimes est devenu un des bénévoles les plus investi du centre culturel.

Il pense que personne n’a compris la raison de cette soudaine assiduité. Il ne cherchait pas à tout prix la proximité de Clara. La voir de loin, lui parler quelques minutes lui suffisaient amplement. Quand elle était trop proche, il se paralysait. Au fil des semaines puis des mois, il a acquis un peu plus d’assurance mais il n’a jamais pu se sentir à l’aise avec elle. Toute sa vie, cela avait été la même chose avec les femmes qui l’attirait. Et encore, aucune n’avait provoqué en lui la tempête qu’a été Clara.

Clara l’appréciait. Son calme, sa simplicité, sa disponibilité pour faire fonctionner le centre, son écoute aussi. Les conversations qu’ils avaient tous les deux étaient souvent à sens unique. Elle lui racontait sa vie, ses rêves, ses difficultés. Et son silence, loin de la gêner, la libérait. Très vite, elle lui a parlé de ses projets, de ses rêves. Partir avec son copain sur la route, dans le vieux camping car qu’ils rafistolaient les week ends. Ne pas végéter dans le salariat et trouver un petit coin bien à eux dans la nature où ils pourraient faire leur nid.

Ils ne se sont jamais vus en dehors du centre socio-culturel. Carla ne s’est sans doute pas rendu compte de l’importance qu’elle avait pris dans la vie de Michel. Un jour, la nouvelle est tombée. Le contrat de Carla ne serait pas renouvelé. Le gouvernement pensait que les emplois aidés c’était dépassé. On a organisé un petit pot de départ. Michel était là bien sûr mais rien ne laissait voir chez lui une émotion particulière. Il y a eu le discours du directeur du centre, la remise du cadeau, on a trinqué au cidre, grignotté des curly. Et puis on s’est séparé.

Sur le parking, un petit groupe s’est formé autour de la petite voiture de Carla. Elle a fait la bise une nouvelle fois à tout le monde, a serré Michel plus longtemps que les autres dans ses bras et puis elle est parti.

Quelques jours plus tard, Carla a trouvé dans sa boite aux lettres un paquet. Il n’avait pas été posté mais déposé sans mention de l’expéditeur. A l’intérieur, il y avait 30 000 euros exactement, en billet de 50. Elle resta de longues minutes silencieuses devant les billets entassés. Elle n’explosa pas de joie. Elle eut d’abord peur et puis elle se mit à penser à tout ce qu’elle allait pouvoir réaliser avec cela. Partir et vivre. Ne pas se contenter d’essayer de gagner sa vie.

.Michel a continué a retourner au centre quelque temps et puis il a arrêté. Il s’est mis a beaucoup marcher et un jour d’été il s’est assis en terrasse d’un bar du centre ville qui tous les soirs entre 17 et 20 heures proposait les pintes de bières à moitié prix. Il y a pris goût. Après sa première bière, il se sent toujours bien. Il ne pense plus à l’argent qui file sur son compte. Il se demande souvent où peut être Carla.

Elle a pris l’habitude de lui envoyer des cartes postales. Avec son copain, il sont partis à l’aventure vers l’Est. Allemagne, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Serbie… Dans quelques semaines ils vont se diriger vers la Grèce. Ils ont l’air heureux.

Michel ne sait pas si elle a deviné pour l’argent.

Carla finit toujours ses cartes de la même façon. « Tu serais heureux ici. »