Le sable et l’amour

Il était près de minuit et en zappant je suis tombé sur un vieux film hollywoodien. Le titre m’ échappait et j’étais trop fatiguée pour le chercher. Sinatra, Lancaster et cette actrice anglaise très comme il faut, Deborah Kerr. Je me suis laissé happer et bientôt la scène la plus célèbre est arrivée. Burt et Deborah sur la plage, roulant dans les vagues et sur le sable. Cela m’a fait instantanément sortir du film. Je sais que, contrairement à ce que le cinéma a tenté de nous faire croire, le sable et l’amour ne font pas bon ménage. J’ai perdu ma virginité sur une plage landaise, je peux donc m’exprimer sur la question. Je me souviens de chaque minute de cette soirée lointaine de juillet, de son odeur de pins entêtante, mêlée au vent iodé du large, de la lumière dorée qui vous donnait envie d’arrêter le temps. Je suis incapable en revanche de me souvenir du visage du garçon, juste de son prénom, et du tatouage qu’il avait sur l’épaule. Il me suffit de fermer les yeux et tout le reste est là.

J’ai 17 ans et pour la seconde saison consécutive je travaille comme serveuse dans un restaurant de plage d’une station balnéaire familiale. La journée a été plutôt calme, des averses se sont succédé depuis le milieu de la matinée. Mais en fin d’après midi le soleil s’est enfin montré et avec lui quelques estivants.

J’ai préparé la terrasse, installé les fauteuils et les couverts. Ce soir, nous ne serons que trois au service, la patronne, Romain, un serveur à monosourcil, et moi. Mais nous sommes lundi soir et le temps de la journée ne promet pas une trop grande fréquentation.

Ils arrivent les premiers, un peu après 19 heures. Une famille de cinq, banale. Les enfants, 2 petites filles de moins de 10 ans et un adolescent d’un ou deux ans de moins que moi, la mère blonde et bronzée, l’air un peu épuisée. Et lui. Je le regarde et pendant quelques instants, je le vois comme il doit être, comme un inconnu. La petite quarantaine, commençant à se dégarnir et à s’empâter mais encore beau. Le sourire facile et d’immenses yeux bleus. Ce sont eux qui me font comprendre en un instant. Les mêmes que sur la seule photo que j’ai de lui, enfermée dans ma boîte à secrets qui m’attend chez ma mère là-bas à Mont-de-Marsan. Je le reconnais, lui qui n’a jamais voulu me reconnaître. Ma mère ne m’en parle jamais, mon grand-père l’appelait « le petit salaud ».

Ils s’installent en terrasse et je reste immobile. La patronne va les accueillir puis me fait signe d’un air agacé. Romain est en salle à finir de dresser les tables. C’est à mon tour de m’occuper d’eux maintenant. La mère est en train de disputer son aîné et le père regarde son smartphone d’un air concentré.

Il lève finalement les yeux et me sourit. D’habitude, je fais un peu mon “show” avec les clients. Cela me rapporte des pourboires et fait passer le service plus rapidement. Mais là je reste en retrait, mode « apprentie introvertie ». Je prends la commande en évitant de le regarder dans les yeux. Je me dis que je me trompe sûrement et à cet instant la mère l’appelle par son prénom peu commun et sentant à plein la bourgeoisie catholique versaillaise. C’est bien celui que m’a donné, de guerre lasse, ma mère quand j’avais 12 ans et que je voulais savoir. Le doute s’éloigne et je sens un sentiment puissant monter en moi. De la colère peut être, en tout cas une force incroyable, une force qui emporte tout. Peur, doute, interrogation.

Il y a deux ans je lui ai écrit à l’adresse mail que j’avais trouvé sur le site de son entreprise. Le nom et le prénom correspondait, la région dont il était originaire également. La photo du trombinoscope ne laissait que peu de doute. Aucune réponse. Je me suis dit qu’il doutait peut être de mon identité ou qu’il avait oublié ce lointain été où il m’avait conçu. Alors j’ai scanné tous les éléments dont je disposais après plusieurs années de fouille systématique de notre petit appartement. Les photos, les deux lettres qu’il avait échangé avec ma mère, mon acte de naissance. Et je lui ai envoyé. La réponse a mis près de 3 semaines à arriver. Et elle n’était pas de lui. Mais d’un avocat qui me demandait d’arrêter d’importuner son client et m’informait par ailleurs que, je cite, “mes allégations étaient sans fondements”.

J’avais bien entendu déjà envisagé cette hypothèse. Mais je connais ma mère. Je pourrais vous parler deux heures de ses défauts mais je sais qu’elle n’est pas menteuse. Et ce regard, ces yeux bleus sur la photo, je les voyais chaque matin dans mon miroir.

Je retourne à la table pour apporter les plats. Des frites et de la viande décongelées. Quand je le sers, le père me fait un clin d’ oeil. Et ce n’est pas un geste amical. La mère l’a vu et dans la crispation soudaine de son visage je décrypte la colère et l’humiliation. Et l’habitude sans doute. Le père, mon père, est un con, cela se confirme.

Il y a peu de clients et je suis donc très disponible pour la table de cet homme. J’ai aussi du temps pour me servir discrètement de la sangria derrière le bar. Je ne bois pas très souvent mais, ce soir, j’en ai besoin. Et je ne m’en prive pas.

Le père ne laisse pas passer une occasion pour m’appeler, me parler, me soumettre à son charme qu’il pense sans doute irrésistible.

“Vous serez gentille de ramener une carafe d’eau ma petite”

“La saison a été bonne mademoiselle” ?

“Antoine, dis merci enfin ! “

Sa femme quant à elle ne quitte plus des yeux ses filles qu’elle abreuve de remarques. Elle a appris sans doute à ne pas voir ou plutôt à ne pas regarder. Le fils, Antoine, ne parle pas beaucoup mais me boit du regard. Un grand nigaud de 16 ans environ. Sangria aidant, je me surprend à lui renvoyer le clin d’oeil que son père m’a adressé quelques minutes plus tôt. Il rougit. Je me sens moche tout à coup, il n’y est pour rien.

La soirée suit son cours. Je suis comme aimantée par cette table où cet homme que j’avais tant rêvé rencontrer passe ce qui est pour lui une soirée parmi d’autres. Je continue à boire. La patronne me regarde d’un air soupçonneux, flairant que je ne suis pas dans un état normal. Il faut que je me reprenne, ce boulot j’en ai besoin pour payer ma première année universitaire. Je sens alors mon estomac se contracter. C’est une alerte et j’arrive à retenir le flot qui ne demande qu’à remonter. Mais je sais que cela ne va pas durer et qu’il va trouver la sortie sous peu. Je me sers un autre verre, le bois cul sec et retourne en salle.

Je suis malade mais très lucide. J’espère juste que je vais arriver à temps.

Plus de vingt ans après, l’expression de mon père lorsque que le premier jet le frappe en plein visage est intacte dans mon esprit. Mon fou rire que j’arrive difficilement à maîtriser tandis que je continue à vomir arrosant au passage mes demi-frères et soeurs également. Le reste est un peu plus flou. Les cris, le départ précipité de la famille, la colère de ma patronne, mon renvoi sur le champ.

Je me suis retrouvée seule sur la plage, totalement dégrisée. Je ne riais plus mais je me sentais étonnamment bien. Je suis repassée au camping pour me doucher et me changer. C’était ma dernière soirée sur la côte et j’allais en profiter en allant faire la fête dans la seule boîte de la région.

Elle s’appelait le Palace. J’y ai dansé, bu quelques rhums-coca, sympathisé avec un groupe de surfeurs et aux alentours de 4 heures du matin, dans les dunes, j’ai donc perdu ma virginité. Ce fût tout sauf inoubliable mais quand je suis rentrée au camping et que je me suis glissé sous ma tente, dans le silence qui précède l’aube, j’avais l’impression d’être libre pour la première fois de ma vie.

J’allais devoir m’arranger pour trouver un moyen de compenser les 3 semaines de salaires que j’avais perdus mais j’y penserai demain.

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Yoga

J’ai lu un livre cet été. Puissant. C’est ma femme qui me l’a mis dans les mains la veille de notre départ en vacances. C’était le premier geste positif de sa part depuis six semaines et notre dernière grosse dispute. Quand elle m’a tendu la grosse enveloppe où se trouvait le bouquin, j’ai pensé que c’était une demande de divorce. Je me trompais mais le message était clair. Dernière station avant le péage. Ou le terminus comme vous préférez.

Le livre s’appelle “Le Yoga ou la voie de la sérénité”. Il y a beaucoup d’illustrations sur les positions du yoga, de longs développement sur la manière de respirer et retrouver son énergie vitale. Mais pour moi, ça m’a surtout parlé de la manière de combattre toute la négativité et l’agressivité qui vous entoure ou que vous avez en vous. Qui vous bouffe et que vous rediffusez autour de vous. Cela vous explique comment reprendre le contrôle de vous même. Par des exercices de respiration, d’assouplissement et de méditation. Mais aussi par une autre approche de la vie et de vos priorités. Le genre de choses qui me fait ricaner habituellement.

Mais je l’ai lu son bouquin à ma femme. J’ai failli dire bouquin de gonzesse mais je ne l’ai pas dit car j’ai compris que les mots peuvent blesser (chapitre 3). Il est malgré tout écrit par une femme ce livre et la plupart des exemples pris c’est quand même des femmes qui travaillent ou qui ont plein de gosses et qui n’y arrivent plus. Au départ, ça m’a un peu énervé parce que peut être ça attaquait ma masculinité agressive (ça c’est expliqué chapitre 7). C’est vrai que je m’occupe moins des gosses que Chantal mais mon boulot c’est aussi autre chose que le sien question rythme, responsabilité, sans parler du salaire. Mais je lui ai pas dit, vous pensez bien. Le Jean-Jacques, il sait quand il faut pas trop la ramener (se mettre en retrait, chapitre 8)

Au bout de quelques jours, quand elle a vu que j’avançais dans le livre, que je m’accrochais, ma femme m’a demandé ce que j’en pensais. Du bien, beaucoup de bien, je lui ai dit (exprimer ses sentiments, chapitre 6). Et c’était vrai. Tous ces trucs que la fille, enfin l’écrivaine disait, sur l’importance de prendre de la distance, de faire un pas de côté pour ne pas laisser le bordel de sa vie professionnelle ou perso vous entraîner dans un tourbillon sans fin où votre vie passe sans que vous ne vous en rendiez compte, et bien, ça m’a vachement parlé. L’énergie négative que vous emmagasinez et que vous relâcher sur votre gosse pour un verre de coca renversé…L’incapacité de vous détendre le soir chez vous qui fait que même si votre femme vous annonçait qu’elle attendait des triplés vous n’entendriez pas et diriez juste “Ah ouais” en pensant à ce collègue qui vous emmerde…

Ca peut sembler un peu bateau mais c’était si bien dit que je l’ai dévoré le bouquin. Et j’ai beau lire très lentement, au bout des 3 semaines de vacances je l’avais avalé. Et je me sentais différent. Les autres aussi je pense. Ma gamine revenait me faire des câlins. Le grand s’est remis à me raconter ses histoires de collège et ses petits soucis. Bon j’écoutais pas toujours attentivement et je confondais souvent les prénoms de ses copains mais il avait l’air de s’en foutre et d’apprécier ces moments. Avec ma femme, c’est bien reparti aussi. Je vais pas vous faire des dessins car on est pudique dans la famille mais disons qu’heureusement que les gosses ont le sommeil lourd car on passait nos vacances dans un mobil-home.

A la rentrée j’ai donc décidé de m’inscrire dans un cours de Yoga. Pour poursuivre sur cette bonne lancée et mettre en pratique ce que je n’avais pour l’instant que vu dans les illustrations du bouquin.

Je m’accroche depuis 3 mois. J’essaie, j’essaie vraiment. Au début j’ai trouvé le groupe sympa. Bon, à part Gaétan, un mec dans mes âges, il n’y avait que des femmes et pas de la première jeunesse en plus. Mais le courant passait bien malgré tout. Et la prof, Maité, est nettement plus jeune, super douce et canon.

J’ai appris plein de trucs sur la respiration, découvert des muscles que je ne connaissais pas, et même si je n’avais jamais l’impression de faire d’efforts extrêmes, je sortais crevé des 2 séances hebdomadaires comme après un long footing. Et doux comme un agneau.

Les 10 premières semaines c’était parfait. A la maison, tout continuait sur la lancée des vacances. Ma femme avait recommencé à m’appeler “mon coeur” et la petite voulait à nouveau que je lui lise des histoires le soir. Et au boulot; les collègues ne me reconnaissaient pas. J’étais tellement zen et bienveillant avec mon équipe (chapitre 12). Plus de gueulantes qui était ma marque de fabrique de manager. Une fois, aux toilettes, j’ai entendu Lambert de la compta et Bernier en parler. Lambert pensait que j’étais sous Xanax – “et une dose de cheval” -, Bernier lui évoquait plutôt l’hypothèse d’une tumeur au cerveau ayant changé ma personnalité.

Depuis début novembre les choses ont changé. Ce qui dans les séances me semblait apaisant et plein de profondeur est devenu répétitif, ennuyeux et plat. Mes camarades de yoga commencent à m’irriter fortement. Leur sourire perpétuel, leur gloussement à chaque blague de la prof. Et puis ce lundi la conversation du caca a fait tout basculer. Je suis arrivé un peu en avance pour une séance et dans le vestiaire Maryse et Gaetan papotaient en se changeant. De leur transit. Combien de fois ils allaient à la selle depuis qu’ils avaient commencé le yoga. La couleur et la consistance. A ce moment là, Gaetan s’est tourné vers moi et m’a demandé “ et vous Jean-Jacques ?” “Moi quoi ?” “C’est toujours mou et orange j’imagine ? C’est normal vous savez, vous ne pratiquez pas le yoga depuis assez longtemps”.

Je n’ai rien répondu, j’ai assisté à la séance dans son entier et même récolté mon premier “Parfait Jean Jacques” de la part de Maité pour un de mes étirements. Mais je savais que je ne reviendrai pas.

Aujourd’hui, j’ai pris mon après midi sans en parler à personne et je suis allé à Lacanau. Le temps est ensoleillé et la température glaciale. Il n’y a qu’une voiture dans l’immense parking et la plage sud elle est totalement déserte. Seul un surfeur au loin enchaîne les vagues.

Je m’assoie dans le sable froid. Je sais que je ne veux pas retomber dans mes travers mais j’en ai aussi ma claque de passer mes lundis et jeudi soirs en leggins à m’étirer sans fin au milieu de mémés permanentées. Et devoir me taper la lecture d’histoire de petits lapins courageux chaque soir à ma fille ça commence à bien faire. Au boulot, je suis devenu tellement coulant que mon équipe se laisse aller et que les chiffres commencent à dégringoler…

Je ne vois qu’une solution. Je prends mon téléphone et réfléchit au message que je vais envoyer à Dylan. C’est lui qui me fournit quand j’ai besoin d’un coup de fouet. Je ne l’ai pas recontacté depuis la rentrée mais je sais qu’il saura trouver ce qu’il me faut. De la coke bien sûr pour la journée afin de tenir le rythme et des petites pilules pour que le soir je reste un mari parfait et un père attentif.

A canção mortal

C’est dans sa voiture, un matin, qu’il entendit la chanson pour la première fois. Il avait passé une mauvaise nuit et, en mettant le contact, il ne put supporter les voix qui sortirent de son autoradio. Pas envie d’attentats, de résultats de football ou de commentaires politiques. Alors il explora la bande FM à la recherche d’une musique qui lui plairait. Dans ce domaine, il était difficile. Le classique l’endormait, le jazz l’ennuyait, la variété le navrait. Il s’apprêtait à renoncer quand un rythme le happa. Une chanson, enlevée et pourtant mélancolique, avait envahi l’habitacle. Il mit quelques secondes à identifier la langue. Du portugais ou plus exactement du brésilien. Mais il était incapable de deviner si c’était un homme ou une femme qui chantait. La voix était à la fois rauque et caressante. Brute et apaisante.

Plus tard, il ne se rappela rien de son trajet matinal. La chanson durait, durait et il roulait. A un feu rouge, bien après là où il aurait dû tourner pour se rendre à son bureau, il reprit brutalement contact avec la réalité. La petite voiture qui le précédait redémarra en grillant le feu et se jeta dans le trafic matinal. Comme au ralenti, il vit une camionnette la heurter et l’envoyer vers un véhicule arrivant à pleine vitesse. Le bruit couvrit la musique quelques instant et puis un grand silence envahit l’espace. La chanson s’était tue.

Une fois les secours partis et son témoignage enregistré par les gendarmes, il rebroussa chemin pour rejoindre son travail. Il resta de longues minutes sur le parking, assis dans sa voiture. Puis la journée se déroula, encombrée par les souvenirs de l’accident mortel, et accompagnée du souvenir de la lancinante mélodie brésilienne.

La deuxième fois qu’elle se manifesta, il attendait sagement à une caisse de supermarché, l’esprit vagabond. La musique s’insinua dans ses rêveries et il mit quelques instants à se rendre compte qu’il ne l’imaginait pas. La chanson brésilienne, la même mais différente. L’orchestration était plus moderne, le rythme plus vif. La voix androgyne plus joyeuse. Et l’effet qu’elle produisait sur lui bien différent que lors de la première écoute. Plus de rêverie, plus de perte de contact avec ce qui l’entourait. Il redécouvrait cette mélodie, sa richesse et son énergie. Il n’avait jamais entendu ça et vérifiait, incrédule, l’emprise de la musique sur ses organes et comment elle entraînait le cœur et la respiration, comment elle animait le sang dans ses veines, le tempo agitato qu’elle donnait à ses cycles intérieurs. Il se sentait plein de force et d’énergie, et ses pieds battaient le rythme pendant que ses hanches chaloupaient. Les personnes autour de lui le regardaient d’un air intrigué mais lui, habituellement si réservé, n’en éprouvait aucune gêne. Un homme âgé le rejoignit dans cette danse improvisée. Les sourires apparurent sur les visages. Ils ne s’attardèrent pas. Le vieil homme s’effondra d’un coup et autour de lui l’affolement régna rapidement. Deux femmes lui portèrent les premiers secours, massage cardiaque et bouche à bouche, mais leur pâleur et le visage de l’inconscient ne laissait que peu d’espoir. Les secours arrivèrent, s’acharnèrent quelques minutes encore puis abandonnèrent la partie.

Ce soir-là, il mit du temps à s’endormir. A 35 ans, il n’avait encore jamais côtoyé la mort, sinon celles lointaines de ses grands-parents et là, en quelques jours il l’avait observée de près à deux reprises. Le sommeil finit par le gagner mais il fut troublé par des rêves étranges et menaçants, baignés par une mélodie sud-américaine.

Il n’était pas spécialement superstitieux mais à partir de ce jour il renonça à la musique. Il avait exploré internet à la recherche de la chanson mais après avoir repéré son titre grâce au site de la radio où il l’avait découverte, il décida de ne pas l’écouter. Il la fuyait même : plus de radio, la télévision réduite au minimum – uniquement les chaînes d’information continue. Il réussit ainsi à faire comme si cela n’avait pas vraiment eu lieu. Au bout d’une dizaine de jour, il raconta même son aventure à quelques-uns de ses amis, essayant de rire des pensées qui lui était venues. Malédiction, sort et autres balivernes. Mais les rêves hantés par la chanson étaient toujours là. Et il ne pouvait s’empêcher d’attendre la suite.

C’était un été particulièrement chaud. Il passait ses soirées sur la terrasse de son appartement, un bon livre dans une main et l’autre dans le pelage de son vieux chat. Un soir, il était 10 heures passées et l’air enfin un peu plus frais, le bruit des conversations de ses voisins se mêlaient au son des télévisions. La musique apparut peu à peu, d’abord presque imperceptible puis s’imposant à son oreille pour sembler bientôt être le seul bruit dans la nuit. Il n’arrivait pas à identifier de quel appartement elle provenait. Il mit un moment à être sûr que c’était la chanson. Son tempo était encore une fois différent, la voix plus grave mais aucun doute c’était bien elle. Il la trouvait cette fois merveilleusement douce. Il fut tenté de rentrer et de fermer la baie vitrée. Mais il ne bougea pas. Il attendait que rien ne se produise. Il se sentait d’un calme inhabituel. Il lui suffisait de rester serein, de continuer à lire, de savourer la musique et tout irait bien. Sa peur d’une chanson maudite, meurtrière, lui semblait maintenant risible. Elle se termina enfin et il ferma les yeux de soulagement. Il était maintenant l’heure d’aller dormir. Il caressa son vieux chat qui dormait sur ses genoux pour lui annoncer l’heure du coucher et sa main s’arrêta soudain. Il était froid.

Au début, ses collègues prirent cela pour une lubie ou crurent à un problème de santé. Très vite, il fut convoqué par son supérieur puis par la médecine du travail. La doctoresse qu’il connaissait un peu mit de longues minutes à le persuader, par écrit, d’ôter son casque anti-bruit, puis le coton et les boules quies qu’il avait introduites dans ses conduits auditifs. Il essaya de lui expliquer ce qui lui arrivait mais il eut l’impression de voir dans le regard de son interlocutrice une enseigne “hôpital psychiatrique” clignoter. Il ressortit de l’entretien avec une lettre pour son médecin traitant et la recommandation de rentrer chez lui.

Il obtempéra et en fin d’après-midi il réintégra son appartement avec un arrêt maladie pour surmenage de trois semaines et une ordonnance pour des médicaments qu’il ne prendrait pas. On le croyait maboul et il le comprenait. Il passa une nuit blanche à s’interroger mais il avait beau retourner les événements dans tous les sens : les morts, il ne les avait pas imaginées. La chanson, même dans l’hypothèse où elle n’était que dans sa tête, les morts il ne les avait pas imaginées.

La première semaine de son arrêt, il resta enfermé chez lui. Le téléphone sonnait de temps en temps. Sa sœur, des collègues, son médecin qui venaient aux nouvelles. Il avait compris qu’il ne pouvait pas leur dire sa vérité, alors il tentait de les rassurer. Burn-out, coïncidence, changement de saison, il opinait à chaque explication qu’on lui offrait.

Et puis le matin du dixième jour, il en eut assez de cette vie de reclus. Après tout, il n’avait rien demandé ! Si la mort devait le suivre, que pouvait-il y faire ? Arrêter de vivre ? Il sortit donc et partit à pied vers le centre ville. Il parcourut les rues, passa au centre commercial, but une bière en terrasse. Il entendit à plusieurs reprises de la musique mais pas la chanson.

Le lendemain il adopta le même programme. C’est en début d’après-midi alors qu’il était à la bibliothèque que la musique réapparut. Autour de lui, dans le salon de lecture, se trouvaient 4 personnes : la bibliothécaire, une belle femme d’une trentaine d’année rivée à son écran, 2 vieux messieurs qui discutaient assez bruyamment depuis une demi-heure en feignant vaguement de feuilleter des revues, et juste à côté de lui, un jeune garçon plongé dans la lecture d’une bande dessinée. La chanson fit son chemin dans la grande salle vitrée, venant de la mezzanine où étaient conservés les disques. Le volume augmenta peu à peu. La bibliothécaire releva la tête. Les deux vieux cessèrent de parler. Seul le jeune garçon semblait indifférent, totalement hypnotisé par la lecture.

Un des vieillards se tourna vers la femme et d’un air agacé l’interpella :
“Vous ne pouvez pas demander à votre collègue de couper cette musique ou au moins de mettre de la musique française ?”

Ainsi donc, ils l’entendaient eux aussi. ll se sentit soulagé, mais la peur qui l’étreignait depuis l’apparition de la chanson le submergea à nouveau rapidement.

Un des vieillards se mit à tousser violemment mais reprit rapidement sa conversation. La bibliothécaire se remit finalement à taper sur son clavier et l’enfant, imperturbable, tournait toujours ses pages. Les minutes passèrent et la chanson laissa enfin la place à une autre mélodie.

Un intense soulagement le gagna. Le cauchemar était fini. Tout le monde allait bien. La bibliothécaire lui souriait, les vieillards étaient repartis dans leur discussion météorologique et le petit garçon… Mais il pleurait… Les mains crispées sur la couverture de sa bande dessinée, il semblait inconsolable.
Qu’est ce qui ne va pas mon garçon ? Tu te sens mal ?
ll est mort…
Qui ça ?
Tintin. Les méchants, il l’ont tué.

L’enfant tendit alors à l’homme l’exemplaire d’un album de Tintin que celui-ci avait lu des dizaines de fois. Incrédule, il vit alors que la dernière case qu’il connaissait pourtant par cœur montrait le capitaine Haddock et Milou en pleurs devant une tombe portant le nom de Tintin.

Happy Hour

sas

A 17 heures, il s’assoit à la terrasse avec en poche exactement de quoi tenir jusqu’à 20 h. A raison d’une pinte à 5 euros toutes les heures, la soirée lui en coûte quinze. Il vient ici du lundi au vendredi. Le week end, il reste dans sa banlieue et se contente de quelques canettes chez lui, sur son balcon si il ne pleut pas.

Chaque mois, il dépense donc 300 euros dans ce bar de centre ville sans beaucoup d’âme mais aux tarifs imbattables. 300 euros soit 26 % de sa pension de retraite. Son deuxième poste de dépense après son loyer (382 €), et avant ses courses à Carrefour Market (250 €) et sa mutuelle (102 €). Il lui reste donc 94 € pour le reste. Electricité, Internet, Assurances, vêtements… Autant dire qu’il puise chaque mois dans ses économies. 2 ou 300 euros en moyenne. Parfois beaucoup plus. Même si il n’a pas remplacé sa voiture quand elle est tombé en panne il y a quelques mois, il y a toujours des imprévus.

Les serveurs ont pris l’habitude de lui réserver une petite table  juste à côté de la baie vitrée. Au début ils ont essayé de lui parler, comme aux autres habitués, mais ils ont vite compris qu’il n’y tenait pas. Alors ils se contentent de lui préparer sa pinte pour 17 heures tapantes et de lui amener sans qu’il ait besoin de la demander.

Au rythme actuel, il tiendra encore une année. Il pense beaucoup à l’argent. Il y a toujours beaucoup pensé. Chaque choix ou presque est traduit en terme financier, c’est plus fort que lui. Plus jeune, lorsqu’il avait encore de la famille ou des amis, chaque invitation était reçue avec plaisir mais aussi avec la conscience du coût qu’elle entraînerait… Transport, cadeaux, invitation en retour. Quand il devait faire une grosse dépense, même nécessaire, même annonciatrice de plaisir,  il avait cette boule dans le ventre qui ne le quittait pas pendant plusieurs jours.

Jusqu’à l’année dernière, il ne buvait pratiquement pas d’alcool. Non pas qu’il n’aimait pas cela mais comme pour tout il pensait au prix avant de s’interroger sur son envie. S’il a choisi la bière c’est sans doute aussi parce que le rapport quantité – prix est le meilleur. Et puis cela ne le rend pas malade.

Jusqu’à l’année dernière, il n’avait jamais dépensé plus qu’il ne gagnait. Ses revenus modestes ne l’ont pas empêché d’économiser pendant toute sa vie active. A la retraite, il avait près de 50 000 euros d’épargne. De quoi voir venir comme disait son père. Il y a deux ans, il a rencontré quelqu’un. Elle s’appelait, elle s’appelle Carla. Elle a à peine 25 ans aujourd’hui. Elle a été engagé au centre socio-culturel de son quartier. Un emploi aidé venu renforcer la maigre équipe qui tente de faire vivre ce lieu dans un quartier excentré. Michel le fréquente de temps en temps. Principalement pour la galette des rois ou farfouiller dans la bibliothèque à la recherche d’un vieux polar ou, quand personne ne le regarde, un SAS.

La première fois qu’il a vu Carla et qu’elle lui a parlé, c’était un des premiers beaux jours du printemps. Ou du moins il s’en souvient ainsi. La douceur, le soleil et son sourire. Il a senti son coeur s’accélérer et une chaleur inhabituelle l’envahir. Il n’a pas pas compris tout de suite pourquoi.

Carla avait ce don de mettre ses interlocuteurs à l’aise. Mais ce jour là il a été incapable de lui parler. Dès qu’il a pu, il s’est enfui. Le lendemain, il est revenu. Et les autres jours également. Pas beaucoup plus bavard mais cette fois il ne s’est pas couvert de honte. Sans bien comprendre comment, lui qui avait réussi à n’adhérer à aucun des multiples clubs proposés, ni ne participer à ces activités si peu animées, s’est retrouvé en charge de la bibliothèque participative. Parce que Clara le lui a demandé. Et lui qui n’aime pas les obligations et qui fuit les contacts humains trop intimes est devenu un des bénévoles les plus investi du centre culturel.

Il pense que personne n’a compris la raison de cette soudaine assiduité. Il ne cherchait pas à tout prix la proximité de Clara. La voir de loin, lui parler quelques minutes lui suffisaient amplement. Quand elle était trop proche, il se paralysait. Au fil des semaines puis des mois, il a acquis un peu plus d’assurance mais il n’a jamais pu se sentir à l’aise avec elle. Toute sa vie, cela avait été la même chose avec les femmes qui l’attirait. Et encore, aucune n’avait provoqué en lui la tempête qu’a été Clara.

Clara l’appréciait. Son calme, sa simplicité, sa disponibilité pour faire fonctionner le centre, son écoute aussi. Les conversations qu’ils avaient tous les deux étaient souvent à sens unique. Elle lui racontait sa vie, ses rêves, ses difficultés. Et son silence, loin de la gêner, la libérait. Très vite, elle lui a parlé de ses projets, de ses rêves. Partir avec son copain sur la route, dans le vieux camping car qu’ils rafistolaient les week ends. Ne pas végéter dans le salariat et trouver un petit coin bien à eux dans la nature où ils pourraient faire leur nid.

Ils ne se sont jamais vus en dehors du centre socio-culturel. Carla ne s’est sans doute pas rendu compte de l’importance qu’elle avait pris dans la vie de Michel. Un jour, la nouvelle est tombée. Le contrat de Carla ne serait pas renouvelé. Le gouvernement pensait que les emplois aidés c’était dépassé. On a organisé un petit pot de départ. Michel était là bien sûr mais rien ne laissait voir chez lui une émotion particulière. Il y a eu le discours du directeur du centre, la remise du cadeau, on a trinqué au cidre, grignotté des curly. Et puis on s’est séparé.

Sur le parking, un petit groupe s’est formé autour de la petite voiture de Carla. Elle a fait la bise une nouvelle fois à tout le monde, a serré Michel plus longtemps que les autres dans ses bras et puis elle est parti.

Quelques jours plus tard, Carla a trouvé dans sa boite aux lettres un paquet. Il n’avait pas été posté mais déposé sans mention de l’expéditeur. A l’intérieur, il y avait 30 000 euros exactement, en billet de 50. Elle resta de longues minutes silencieuses devant les billets entassés. Elle n’explosa pas de joie. Elle eut d’abord peur et puis elle se mit à penser à tout ce qu’elle allait pouvoir réaliser avec cela. Partir et vivre. Ne pas se contenter d’essayer de gagner sa vie.

.Michel a continué a retourner au centre quelque temps et puis il a arrêté. Il s’est mis a beaucoup marcher et un jour d’été il s’est assis en terrasse d’un bar du centre ville qui tous les soirs entre 17 et 20 heures proposait les pintes de bières à moitié prix. Il y a pris goût. Après sa première bière, il se sent toujours bien. Il ne pense plus à l’argent qui file sur son compte. Il se demande souvent où peut être Carla.

Elle a pris l’habitude de lui envoyer des cartes postales. Avec son copain, il sont partis à l’aventure vers l’Est. Allemagne, Pologne, Slovaquie, Hongrie, Serbie… Dans quelques semaines ils vont se diriger vers la Grèce. Ils ont l’air heureux.

Michel ne sait pas si elle a deviné pour l’argent.

Carla finit toujours ses cartes de la même façon. « Tu serais heureux ici. »

 

Le dispositif de l’homme mort

Pierre_Bellemare

Tous les trains français sont équipés d’un « dispositif de l’homme mort ». Les conducteurs doivent appuyer à intervalle régulier sur un bouton pour indiquer qu’ils sont toujours présents et conscients. S’ils ne le font pas, le moteur se coupe et le frein s’active automatiquement.

Le premier mars 2016, comme chaque matin, je me suis levé à 5 heures et j’ai filé à ma salle de sport pour mes 45 minutes d’exercices quotidien. A cette heure, il y a peu de monde mais ce sont toujours les mêmes. Une camaraderie s’est développé entre nous au fil des mois voire des années. On sait que pour venir si tôt et si régulièrement, on doit se ressembler.  “Les propriétaires de l’avenir”, c’est le petit nom qu’on s’est donné. Le gardien de nuit a mis plusieurs mois à comprendre l’astuce. A 6h30, mon programme bouclé à la pompe près, j’ai pris ma douche et j’ai filé vers le boulot. J’y ai petit déjeuné d’une barre céréale et d’un café en lisant les dizaines de mails arrivés pendant la nuit. A 7h30, en répétant debout devant mon bureau la présentation que je devais faire au conseil d’administration en fin de matinée, j’ai ressenti une douleur fulgurante derrière l’oeil. J’ai crié comme je ne m’étais jamais entendu crier et je me suis affalé par terre, ma tête heurtant au passage un meuble bas en métal. Je ne crois pas avoir perdu conscience une seule seconde et pourtant je ne pouvais plus faire un geste.

C’est une femme de ménage qui m’a trouvé 10 minutes plus tard et qui ainsi a sauvé ma vie. Ou l’a prolongé. J’ai entendu les voix, senti les gestes des secours et puis ils m’ont endormi je crois et je ne suis sorti de l’inconscience que quelques jours plus tard.

Au début, j’ai flotté. C’était agréable même si parfois l’inconfort des soins me ramenait vers ma condition corporelle. Mais le plus souvent je dérivais au rythme de mes pensées, mes souvenirs et des médicaments que l’on m’injectait. J’étais là, entendant ce qui se passait autour de moi et pourtant j’étais ailleurs. Écolier rentrant au CP, bidasse à l’armée, jeune diplômé décrochant un poste dans l’entreprise la plus cotée du moment, randonneur en Aveyron sur les pas de Stevenson. Je revivais ces moments agréables, et aussi, mais plus rarement et souvent la nuit, des instants difficiles. Mes divorces, ma première OPA loupée, la chute dans les Grandes Jorasses.

Tous les jours,les infirmières, ma femme, mes fils me parlaient. Me demandaient de réagir, de cligner des yeux, de serrer leurs doigts, d’arrêter de respirer. N’importe quoi pour leur signifier que je les entendais. Les premières fois, j’ai essayé mais l’épuisement m’en empêchait. Et puis, quand les forces sont peu à peu revenu, et que j’aurais pu faire signe ou au moins essayer je ne l’ai pas fait. J’entendais tout mais je m’intéressais à autre chose.

Je n’étais plus seul. J’étais allongé dans ma chambre et en même temps j’étais ailleurs et je les voyais. Ils étaient assis derrière une longue table et me dévisageaient. Derrière eux un mur blanc. Guy Lux et Pierre Bellemare. ils me regardaient comme s’ils attendaient que je leur parle.

Finalement, la seule chose que j’ai trouvé à dire c’est “ Mais vous n’êtes pas mort vous ! ” à Pierre Bellemare. Il ne m’a pas répondu. Seulement fait un clin d’œil.

C’est Guy Lux qui a posé la première question.

Monsieur, citez-moi les prénoms de vos 4 cousines germaines du côté maternel.

Je n’ai rien dit. Je les connaissais mais je pensais être dans un fantasme créé par mon état. Et que les vieux animateurs télés allaient disparaître aussi vite qu’ils étaient apparus.

Il vous reste dix secondes a dit Guy Lux

C’est quand même con l’inconscient ai-je pensé une seconde avant de recevoir une décharge électrique qui m’a fait exploser de douleur.

Annette, Liliane, Chantal et Emmanuelle ai-je murmuré dès que la douleur a reflué

Bravo ! Mais tâchez d’être plus rapide dans vos prochaines réponses.

Depuis quand ne les avez-vous pas vu a 5 années près ?

15 ans ai-je crié après un rapide calcul

16 ! Réponse acceptée !

Mes 4 cousines, filles de la seule soeur de ma mère. Tellement proches, qu’enfant, on nous appelait le club des 5. Cela faisait des années que je n’avais pas pensé à elles.

C’est Pierre Bellemare qui a pris la parole ensuite.

A combien de matchs de foot de votre fils cadet avez-vous assisté ?

Je n’ai pas eu besoin de réfléchir pour trouver la réponse. Ma femme me le serine bien assez. Deux en cinq ans. Le samedi c’est ma grosse journée, les bourses internationales sont fermées et je dois faire le bilan de la semaine passée et préparer la suivante.

Les questions ont continuées. Simples. Tournant toutes autour de ma vie. Censées toutes démontrer l’égoïste, le salaud, l’horrible adulte que j’étais devenu. Deux fois, énervé j’ai refusé de répondre. J’ai parfois aussi été incapable de trouver les réponses. Les dates de naissance de mes femmes ou de mes enfants par exemple… A chaque fois, l’atroce douleur est revenue. Autour de moi j’entendais les machines mesurant mes constantes s’affoler, le personnel s’agiter, ma femme sangloter.

J’aime ma vie. Elle tourne entièrement autour de mon boulot mais je l’aime. Pas pour le fric ou pas seulement. Pour le challenge constant. La poursuite d’objectifs à peine atteignables. Les journées qui passent comme un éclair et le sentiment, le soir, qu’on ait réussi ou échoué, qu’on a tout donné. Ma meilleure période professionnelle, c’est la crise financière de 2008. Ma banque a failli y rester, mon second mariage a explosé mais j’ai adoré. Ces quelques semaine où tout pouvait basculer d’une heure à l’autre. Où la fermeture d’une bourse sur la planète signifiait quelques heures de gagnées. Où je voyais des concurrents s’effondrer les uns après les autres.

Alors bien sûr je ne suis pas un très bon mari ni un père très attentif. Je fais des efforts mais souvent quand j’écoute ma femme me raconter sa journée ou que je jouent avec mes enfants, je ne suis pas vraiment là. Soit épuisé par une journée intense, soit déjà dans la prochaine. Je suis le premier à le regretter mais c’est comme ça. Ma vraie vie c’est entre 7h et 21 h du lundi au samedi.

Au bout d’un moment, les questions ont cessées. Guy Lux et Pierre Bellemare ne me regardaient plus, ils discutaient ensemble à voix basse. Cela a duré longtemps puis ils se sont à nouveau tourné vers moi.

Vous voulez y retourner ?

Bien sûr..

Faites attention cette fois ci alors…

Et ils ont disparu.

J’ai cligné les yeux quand quelques minutes plus tard l’infirmière m’a demandé de le faire si je l’entendais. Le réveil a pris près d’une semaine et on m’a extubé 2 jours plus tard. J’ai pu parler distinctement la veille de mon anniversaire quelques semaines plus tard.

Une des premières choses que j’ai demandé à ma femme c’est si Pierre Bellemarre était mort pendant mon coma. Elle m’a regardé d’une drôle de façon puis mon fils a vérifié sur son smartphone. Selon Wikipedia, il était toujours vivant.

Quand je suis allé mieux, j’ai eu le courage de parler à ma femme. Elle l’a plutôt bien pris. Je crois que cela sera mon divorce le plus réussi. Les enfants, une fois rassuré sur ma survie, ont repris leur vie.

Je sais que cela va prendre du temps. Quand je suis sorti de l’hôpital, je suis retourné chez moi. J’avais fait aménager une des chambres d’amis en vrai bureau relié aux différents marchés boursiers. J’ai interdiction de dépasser les six heures de boulot quotidien. Pour l’instant, je me concentre sur les contrats à terme de matière première. Si tout va bien, dans 6 mois, je pourrais retourner à la banque et reprendre une activité presque normale.

J’ai essayé. Pas assez diraient sans doute les femmes de ma vie. Mais j’ai vraiment essayé. Je pensais qu’avoir des enfants me rapprocherait des autres, de la vie telle qu’ils semblaient l’apprécier. Que je finirais par voir l’existence comme eux, l’importance de la famille, de la transmission. Et bien non. Je suis content que mes enfants existent mais ma vie c’est mon travail. Je ne l’aurai jamais avoué avant mon accident mais maintenant je n’ai peut être plus beaucoup de temps. J’ai envie de retourner au combat, dans la mêlée. De me sentir vivant. De ne plus m’encombrer de ce que je pensais indispensable ou peut être juste nécessaire. De voyager léger en quelque sorte.

Bienvenue

J’aime ce mot. Il claque, il se suffit à lui même. Je le dis environ 600 fois par jour, accompagné d’un grand sourire et d’un léger hochement de la tête. J’ai mis quelques semaine à trouver les miens. Un sourire qui ne soit trop obséquieux tout en montrant que j’avais compris qui étaient les maîtres. Un hochement de tête plein de dignité et d’humilité à la fois.

Un jour où une épidémie de grippe avait décimé l’équipe, on m’a déplacé au “ Bonne journée et au plaisir de vous revoir !”. J’ai détesté. J’étais mauvais, je marquais un temps où il ne fallait pas. Et je m’adressais à des profils et le plus souvent à des dos. A quoi bon polir vos mots et vos gestes, et même la lueur dans vos yeux dans ces conditions ?

Demain cela fera 8 mois que j’ai été affecté au « Bienvenue ! » et normalement on aurait déjà du me déplacer au “Permettez-moi que je vous conduise à votre place” ou au moins à “Souhaitez-vous que je vous débarrasse de votre manteau”. Les collègues commencent à en blaguer. A dire que mes bienvenues sont les plus longs de l’histoire devant les adieux des Frères Jacques. Je fais mine d’en rigoler mais ça commence à m’angoisser.

Est-ce mon sourire ? Est-il trop artificiel ? Dorothy, la collègue avec laquelle je m’entends le mieux, me dit pourtant qu’il irradie et que j’ai l’air d’aimer la terre entière et ses satellites quand je l’offre. Mais elle vient d’intégrer les “ C’est un plaisir de servir un client si connaisseur” alors parfois j’ai des doutes sur sa sincérité. En fait je pense que c’est mon hochement de tête. J’ai toujours eu les cervicales fragiles et c’est vrai qu’en fin de journée il est parfois mécanique et presque dédaigneux. Pablo du pool “Voulez-vous que j’appelle une de nos hôtesses pour soulager monsieur ? ou un hôte si vous préférez…” m’a vendu des petites pillules vertes. Elles me soulagent mais rendent aussi mon élocution pâteuse. J’ai vite arrêté, c’est un coup à se retrouver au “ Monsieur n’a pas à s’excuser. Nous allons vous amener du linge propre et nous occuper de ce petit accident.”

Demain après mon service j’irai voir le superviseur. Il faut absolument que je comprenne ce que je dois améliorer pour continuer ma progression. Mon père a fini sa carrière au sein des “ Monsieur, je ne peux accepter c’est beaucoup trop. Vous me gênez…” et je sais qu’il ne s’en remettrait pas. Mon frère aîné est préposé au toussotement pour réveiller les vieux messieurs qui se sont endormis sur un hôtesse. Papa le vit très mal.

Je ne parle jamais de mon fils

soleil

J’étais à genoux sous la table en terrasse à ramasser le contenu de mon sac dispersé sur le sol quand j’ai découvert mon surnom.

“Pain grillé, elle est déjà partie ?”

Je me suis redressée et la pâleur du serveur m’a confirmé qu’il parlait bien de moi. Il est arrivé depuis peu au café du Port. La saison approche et l’équipe s’est renforcée pour accueillir les estivants. Il a l’air d’avoir 18 ans mais j’ai entendu qu’il rentrerait en Master en septembre, il doit donc être plus âgé. Dans ma tête je l’appelle “pomme de dent” car la protubérance sur son larynx attire immanquablement mon regard. Et m’émeut car il lui donne une gaucherie qui contredit les airs bravaches qu’il affecte.

C’est vrai que ma peau témoigne de mon amour du soleil. J’en ai besoin. Son doux souffle les premiers jours de printemps. Sa brutalité en plein été. Ses promesses, les belles journées d’hiver.  Plus jeune, je m’en privais, embrigadée par le discours ambiant, et cette idée finalement stupide qu’on préserve sa vie en se privant de ce qui vous fait du bien. Quand, il y a 5 ans  je suis revenue m’installer sur la côte, quand la perfection de mon teint ne m’intéressait plus, je me suis laissé aller à mon plaisir.

Ma peau a une belle couleur ambrée. En tout cas je la vois comme cela. Pour les autres, elles semblent peut être brûlée, pour moi c’est mon armure chaude.

Ce petit café à quelques pas de chez moi,  j’y viens depuis quelques mois presque tous les matins. Je m’installe à la terrasse quelque soit le temps. Même en hiver, la Méditerranée, de l’autre coté du quai, me tient chaud.

La routine que j’ai mise en place me rassure. J’avais imaginé ma retraite comme un temps de réinvention, où je voyagerais et ferais tout ce que je n’avais pas pu faire auparavant. Mais en fait, je ne fais que me laisser vivre, c’est à dire vivre pour moi, prendre chaque jour comme un tout à emplir. De temps à ne rien faire, à lire, à observer le ciel et moi-même. Mais aussi et surtout les gens. Ceux que j’ai connu et qui ne sont plus là. Et ceux qui m’entourent, inconnus et qui le resteront mais qui me passionnent.

J’ai découvert que je ne me lassais jamais de les regarder, d’essayer de les deviner. Les imaginer. Puis parfois m’en rapprocher, leur parler. Les connaître,un peu. Dès qu’un semblant d’intimité se crée, je sais qu’il est temps de m’éloigner. J’ai eu des relations profondes, absorbantes, totales. Elles m’ont nourri pendant 30 ans et ont failli me tuer quand elles se sont arrêtés. Aujourd’hui, je préfère ou je ne peux plus supporter que la gentillesse un peu indifférente des inconnus, la camaraderie de ceux qu’on ne reverra pas.

C’est le hasard qui me les présente. Dans un bus, sur la plage, au café,… Ces histoires peuvent durer 10 minutes, le temps d’un trajet, quelques jours de rendez-vous amicaux, quelques semaines parfois mais c’est rare. A un moment je sens que c’est fini,  que les rencontres suivantes ne seront que répétitions ou déceptions. Attentes et obligations. Familiarité et ennui.

Le lendemain matin, sans doute pour se faire pardonner, le jeune serveur est venu plusieurs fois auprès de ma table pour engager la conversation. A la fin de la semaine, je l’appelais par son prénom et il me racontait sa relation houleuse avec ses parents, son amour pour les randonnées dans le Mercantour et le prénom de son petit copain qu’il retrouverait à la rentrée à Toulon. Je lui ai raconté une partie de mon enfance, mon premier mariage, la première fois où j’étais tombé amoureuse. Je ne lui ai pas parlé de mon fils. Je ne parle jamais de mon fils.

Nos conversations ont continué ainsi pendant 5 semaines, jusqu’à la fin de son contrat. Le dernier jour, il m’a embrassé et je lui ai offert un exemplaire du livre que j’offre à tout ceux que j’aime “Les émigrants” de Sebald. Et puis je suis reparti vers le marché. Nous n’avons pas échangé nos numéros de portable ni nos adresses. Et c’est très bien comme cela.